LIVRE II, CHAP. III. ^ aoi
défie de moi, et qui peut-être ipe cherche partout, vienne me surprendre?
C'est ce que je n'avois pas tort d'appréhender. Le cuisinier m'avoit entendu le matin sortir de chez lui; ma diligence lui avoit paru assez extraordinaire ; et me soupçonnant d'avoir en tête quelque nouvelle, espièglerie , il s'étoit levé et habillé à la hâte pour se mettre à mes trousses, de sorte qu'il se trouva derrière moi dans le moment que le vieil écuyer, après, toutes ses lenteurs, achevoit de me payer. Ho ho! garçon, s'écria mon maître en me saisissant la main et l'argent, quel marché faites-vous donc ici? A ces mots, je demeurai plus sot qu'un contrebandier qui se voit pris sur le fait. Je ne répondis rien, j'eus même la patience d'essuyer un coup de pied au cul avec un million d'injures, et il ne se retira qu'après m'avoir interdit sa maison, et menacé de m'assommer si j'avois la hardiesse de passer jamais devant la porte de l'botel. Mon marchand, pour ses péchés, demeura là jusqu'à la fin de la. scène, qui ne^fut guère moins triste pour lui que pour moi; car, m'en prenant à ce vieux sorcier du mauvais succès qu'avoit eu la vente de ma marchandise, je me jetai sur lui de rage , et lui arrachai mes perdrix et mes cailles, en disant que je voulois avoir mon bien, qu'il n'avoit qu'à courir après le fripon qui emportoit son argent. En même t^mps je disparus aussi promptemçnt qu'un éclair pour aller vendre mon gibier dans un autre marché, laissant dans celui-là mon flegmatique écuyer penser ce qu'il lui plairoit de cette aventure, qu'il regarda peut-être comme un tour que le cuisinier et moi nous avions. concerté tous deux.
2oa GÙZMAN D'ALFARACUl