LIVRE II, CHAR IIL
pour toi., lecteur, si tu as le bonheur de t'en smivenir, quand tu auras envie de lâcher quelque bon mot qui pourroit avoir de mauvaises suites.
Malgré la confusion que me causa ce triste événe*ment, je ne laissai pas de fourrer dans mes chausses deux perdrix , quatre cailles , et la moitié d'un faisan rôti, avec quelques riz de veau; ce que je fis moins par intérêt que par gaillardise r je ne voulois pas qu'on dît que j'avois été à la coUr sans avoir vu le roi, ou bien à la noce sans avoir baisé la mariée. Xe banquet 'fini, comme nous nous en retournions le soir au logis , mon mattre et moi , il me dit : Guzman , mon ami, ne sois plus fâché de ce qui s'est passé ce matin dans la cuisine; oublie le coup que je t'ai donné. Il m'importoit plus que tu ne penses de te maltraiter; je l'ai du faire par politique. J'en étois mortifié dans le fond ; mais écoute, mon enfant, pour te consoler de cet accident, je t'achèterai demain une paire de souliers tout neufs. C'étoit une chose dont j'avois un très grand besoin ; aueçi devins-je si sensible à cette promesse , que je ne gardai plus aucun ressentiment contre lui. Cependant il ne tint pas sa parole. Un incident désagréable pour moi , et que je vais te dire , me priva de ce présent.
Ma maîtres^, ce soîr-là, me fit très mauvaise mine. Je jugeai que depuis Taventure de la nuit dernière elle m'avoit pris en aversion, et je ne me trompois point dans mes soupçons; elle n'osoît soutenir mes regards, et il me sembloit qu'elle avoit un air honteux; mais je suis sûr qu'elle étoit moins piquée de ce que j'avois vu ses secrets appas, que du bel éloge que j'en pou vois faire. Quoi qu'il en soit, je m'allai coucher sans me
mettre fort en peine de ses sentiments, et dans la résolution de vendre le jour suivant le gibier et les riz de , veau que j'avois escamotés. Je me levai de si bon matin, que mon maître étoit encore au lit quand je sortis. Je courus au marché, comptant que j'aurois tout le loisir de me défaire de ma marchandise, et de me trouver .à l'hôtel avant lui. Effectivement, aussitôt que je fus arrivé dans la grande place, un vieil écuyer, que je maudis» toutes les fois que j'y. pense, se présenta pour acheter tout ce que j'avois à vendre. J'étois si pressé que nous fûmes bientôt d'accord. Je convins de lui donner pour six réaux ce qu'il marchandoit, et je n'attendois que l'argent pour partir de là comme un daim ; mais autant j'avois d'impatience et de vivacité, autant le vieil écuyer montroitde flegme et de lenteur. Il fallut d'abord qu'il mît soùs son bras un petit registre qu'il a voit à la main, avec un grand chapelet dont il étoit entortillé; puis il ôta ses gants crasseux pour les s^ttacher à sa ceinture; ensuite, ayant tiré ses lunettes , il passa plus d'une demi-heure à les nettoyer, pour mieux voir la monnoie <ju'il me donneroit.
J'avois beau le prier de se dépêcher, et lui dire qu'une affaire importante m'appeloit ailleurs, il étoit sourd à ma prière. Combien employa-t-il de temps à délier sa bourse, et quelles pièces en tira-t-il l'une après l'autre! Des quarts, des demi-quarts de réàl et même des ma^ ravédis; encore les miroit-il deux ou trois fois chacun en me les comptant dans la main Tout cela me. faisoit mourir : Ah ! vieuk roquentin, disois-je entre mes.dents,^ chien de lambin, veux -tu donc me faire enrager ou m'amuser ici jusqu'à ce que mop maître, qui déjà se