‹ Œuvres de Le SageChapitre 101 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. IX. " l'jg · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. IX. " l'jg

J'éprouvai la vérité du proverbe qui dit que l'appétit vient en mangeant; mais outre que je me sentois plus avide à mesure que je devenois plus t'iche, j'avois obtenu de son excellence si facilement les quatre grâces dont je viens de parler, que je ne balançai point à lui en demander une cinquième. C'étoit le gouvernement de la ville de Vera, sur la côté de Grenade, pour un chevalier de Calatrava qui m'en offroit mille pistoles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre à la curée. Vive Dieu! ami Gil Blas, me dit-il, comme * vous y allez ! Vous aimez furieusement à obliger votre prochain. Ecoutez , lorsqu'il ne sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si près; mais quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses considérables, vous vous contenterez, s'il vous plaît, de la moitié du profit; vous me tiendrez compte de l'autre. Vous ne sauriez vous imaginer, continua-t-il , la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste ; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que ne suis point assez imprudent pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglez-vous sur cela.* ^

' Ce n'est pas seulement k la cour' de Madi«td que les premiers mi« nistres ont spéculé et leur profit sur les grâces et les faveurs qui passoient par leurs mains. On sait ce qu'on a dit en France de l'énorme fortune que laissa Mazarin. « II amassa plus de 200 millions , et par des « moyens non-seulement indignes d'un ministre , mais d'un honnête « homme; il partageoit, dit-on^ avec les armateurs le produit de leurs « courses ; il traitoit en son nom et à son profit des provisions des « armées, etc. etc.»

Voltaire dit aussi : ^ Le cardinal Mazarin achetoit k vil prix de vieux

i8o GIL BLAS.

Mon maître, par ce discours, m'otant la crainte de l'importuner, ou plutôt m'excitant à retourner souvent à la charge, me rendit encore plus affamé de richesses que je ne l'étois auparavant. J'aurois alor^ volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitoient obtenir des grâces de la cour n'avoient qu'à s'adresser à moi. J'ailois d'un côté, Soipion de l'autre. Je ne cherchois qu'à faire plaisir pour de Targent. Mon chevalier de Calatrava eut lé gouvernement de Vera pour ses miHe pistoles; et j'en fis iHentôt accorder utï autre pour le même prix à un chevalier de Saint-Jacques. Je ne me * contentai pas de faire des gouverneurs , je donnai des ordres de chevalerie , je convertis quelques bons roturiers en mauvais gentilshommes par d'excellentes lettres de noblesse. Je voulus aussi que le clergé se ressentît de mes bienfaits. Je conférai de petits bénéfices,, des canonicats, et quelques dignités ecclésiastiques. A l'égard des évêchés et des archevêchés, c'étoit don Rodrigue de Calderone qui en étoit le collateur. Il nommoit encore aux magistratures, aux commanderies et aux vice -royautés; ce qui suppose que \e^ grandes places n'étoient pas mieux repiplies. que les petites; car les sujets que nous choisissions pour occuper les postes dont nous faisions un si honnête trafic n'étoiént pas toujours les plus habiles gens du monde , ni les plus réglés. Nous savions bien que dans Madrid les railleurs s'égayoient là -dessus à nos dépens; mais nous ressemblions aux avares,, qui se

« billets décriés , et se faisoit payer la somme entière ; ce fut ce qui . « perdit Fouquet. • (Siècle de Louis XIV. ) Aussi le cardinal de Retz q^cuse Mazarin d'avoir introduit la filouterie dans le ministère.

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