LIVRE VIII, CHAP. IX. i8i
consolent des huées du peuple en revoyant leur or.
Isocrate a raison d'appeler Tintempérance et la folie , les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats , et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d'un confident de premier ministre. Je louai un hôtel entier que je fis meubler proprement. J'achetai te carrosse d'un escrwano ^ qui se l'étoit donné par ostentation, et qui cherchoit à s'en défaire par le conseil de .son boulanger. Je pris un cocher , trois laquais ; et , comme il est juste d'avancet ses anciens domestiquer , j'élevai Scipion au triple honneur d'être mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce. qui me restoit de jugement. Je n'étois guère moins fou que les disciples de Porcins Latro *, qui, lorsqu'à force d'avoir bu du cumin, ils s'étoient rendus aussi pâles que leur maître , s'imaginoient être aussi savants que lui ; peu s'en falloit que je ne me crusse parent du duc de Lerme. Je mè mis dans la tête que jepasserois pour tel, ou peut-être pour un de ses bâtards; ce qui me flattoit infiniment. ^
Ajoutez à cela qu'à l'exemple de son excellence , qui tenoit table ouverte, je résolus de donner aussi à man-
' £scribano, notaire pu greffieP.
> Orateur romain célèbre, qui«se tua dans un accès de fièvre , Tan de Rome y3o.
3 Remarquez ce trait de bassesse! Dans les Plaideurs on voit Tlntimé rechercher ce genre d'illustration pour se recommander au juge :
Monsieur, je swa bfttard de Totre apothicaire.
lH'2 GIL BLAS.
ger. Pour cet effet , je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m'en trouva Un qui étoit Comparable peut-être à celui du Romain Nomentanus ^ , de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux; et, après avoir fait mes autres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venoit souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux: commis du bureau du ministre, qui prenoient fièrement la qualité de se* crétaires d'état. Je leur faisois très bonne chère, et les renvoyois toujours bien abreuvés. De soti coté, Scipion (car tel maître tel valet) a voit aussi sa table dans l'office, où il régaloit à meâ dépens les personnes <de sa connoissance. Mais outre que j'aimois ce garçon-là, comme il contribuoit à me faire gagner du bien , il me paroissoit en droit de m'aider à le dépenser. D'aiUeurs je regardois ces dissipations en jeune homme , je ne voyois pas le tort qu'elles me faisoient; je ne considérois que l'honneur qui m'en revenoit. Une autre raison
' Lucins G^ssius I^Qveat^nius niangea u» riche patnmoine. Les satires d'Horace ont immortalisé les profusions et le luxe de cet épicurien, et sa gourmandise savapte. Dans la satire du repas, Nomentanus,
Marqi|9iit da lioigt les pins friands moroeanx, Vantoit , la bouche pleine , et poissons et pe^rdreanx ; Chaque chose , à l'entendre , étoit incomparable. En effet , point de plat qui ne fàt reinarqtfable Par un goût tout noureaii , que les plus délicats Avant ce grand diner ne lui connoissoient pas > Il m'offrit dans du miel une carpe bitmlUe : le a*ai j«ni«i« ipangé rien de lel en ma rie. Ensuite il m'enseigna qu'au retour du croissant La lune Tient dorer Tabricot jaunissant. Voulez-Tous la raison de cette différevuce? Adressez- vous à lui , etc.
( Traduction de M. DARir , Satire vui , Uw. ii. )