LIVRE VIII, CHAP. IX. l
mis qui arrivèrent. Messieurs, leur dis -je en leur montrant Nunez , vous souperez avec le seigneur don Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Niima ' , et qui écrit en prose conune on n'écrit point. Par malheur je parlois à des gens qui faisoient si peu de cas de la poésie , que le poète en pâlit. A peine daignèrent -ils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s'attirer leur attention, dire des choses très spirituelles, ils ne les sentirent pa^. Il en fut si piqué, qu'il prit une licence poétique. Il s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Nos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table, sans même s'informer de ce qu'il étoit devenu.
Comme j'achevois de m'habiller Iq lendemain matin, et me disposois à sortir , le poète des Asturies entra dans m'a chambre. Je te demande pardon, mon ami, me dit -il, si j'ai hier au soir rompu en visière à tes commis; mais, franchement, je me suis trouvé parmi eu^ si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux persiHmages avec leur air suffisant et empesé! Je ne comprends pas comment toi , qui as l'esprit si délié, tu peux t'accommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de plus légers. Tu me feras plaisir,, lui répondis -je, et je m'en fie à ton goût làdessus. Tu as raison, répliqua- 1- il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs; car c'est à qui les aura à dîner ou à souper, tant ils sont réjouissants.
' Les vers obscurs que chantoient les prêtres saliens dans les processions , aroient été composés par Numa.
l86 GIL bLas.
A ces paroles il me quitta; et le soir, à l'heure du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, qu'il me présenta l'un après l'autre en me faisant leur élçge. A lentendre, ces beaux esprits sui*passoient ceux de la Grèce et de Tltalie; et leurs ouvrages, disoit-il , méritoient d'être imprimée en lettres d'or. Je reçus ces messieurs très poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoiquç je n'eussç pas recom* mandé à Scîpioo d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas , comme il savoit quelle sorte de gens j& devois ce jour -là régaler, il avoit fait renforcer les services.
£nfin nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'eux*mêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citoit les grands seigneurs et les fçmmes de qualité dont sa muse faisoit l^s délices* Celui-là , blâmant le choix qu'une académie de gens de lettres venoit de faire de deux sujets, disoit modestement que c'était lui qu'elle auroit dû choisir. Il n'y ayoit pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'as* sassinent de vers et de prose. Us se mettent à réciter à la ronde cjiiacun un morceau de ses écrits. L'un débite uu sonnet, Poutre déqlame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Un quatrième , voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre. L'auteur die la liraduc* tion n'en convient nullement ; de là* naît une dispute dans laquelle tous les be^ux esprits prennent parti. Les