LIVRE VIII, CHAP. X. Ipî
grâces, avec un air piquant et voluptueux qui ne permettoit guère aux yeux des hommes de remarquer ses défauts. » ^ ■ .
Aussi sa vue troubla mes sens» J'oubliai que je ne venois là que pour faire l'office de procureur; je parki en mon propre et privé nom , et tins tous les discours d'un homme passionné. La petite fille, à qui je trbuvai trois fois plus d'esprit qu'elle n'en a voit, tant elle me paroissoit aimable, acheva de m'enchanter par ses réponses. Je comn^ençois à ne me plus posséder,' lorsque la tante, pour mcndércF mes transports, prit la parole et me dit : Seigneur de Santillan^, je vais m'expliquer franchement avec vous. Sur l'éloge que l'on m'a fait de votre seigneurie , je vous ai permis d'entrer chez moi, sans affecter , par djes façons , de vqus faiVe valoir cette faveur : mais ne pensez pas pour cela que vous en soyez plus avancé ; j'ai jusqu'ici élevé ma nièce dans la retraite, et vous êtes, pour ainsi djire, le premier cavalier aux regards de qui je l'expose. Si vous la jugez digne d'être votre épouse, je serai ravie qu'elle ait cet honneur; voyez ^i elle vous convient à ce pi*ixlà, vous ne l'aurez point à meilleur marché. ^
Ce coup tiré à bout portant effaroucha l'amour qui m'alloit décocher une flèche. Pour parler sans métaphore, un mariage proposé si crûment me fit rentrer en moi-même; je redevins tout à coup l'agent fidèle du comte de Lemos ; et , changeant d« ton , je répondis à la * senora Mencia : Madame, votre franchise me plaît , et je veux l'imiter. Quelque figure que je fesse à la cour, je ne vaux pas l'incomparable Catalina; j'ai pour elle en. main un parti plus brillant; je lui destine le prince Gil Blasl II. i3
d'Espagne. Il suffisoit de refuser ma nièce , reprit la tante froidement; ce refus, ce me semble, étoit assez désobligeant ; il n'étoit pas nécessaire de Taccompagner d'un trait railleur. Je ne raille point , madame , m'écpiai-je, rien n'est plus sérieux; j'ai ordre de chercher une personne qui mérite d'être honorée des visites secrètes du prince d'Espagne; je la trouve dans votre maison, je vous marque à la craie. '
La senora Meneta fut fort étonnée d'entendre ces paroles; et je m'aperçus qu'elles ne lui déplurent point. Néanmoins, croyant devoir feire la réservée, elle me répliqua de cette manière* : Quand je prendrois au pied de la lettre ce que vous me dites , apprenez que je ne suis pas d'un caractère à m'applaudir de l'infâme honneur de voir ma nièce maîtresse d'un prince. Ma vertu se révolte contre l'idée...*. Que Vous êtes bonne, interrompis-je, avec votre vertu! Vous pensez comme une sotte bourgeoise. Vous moquez-vous de considérer ces choses'là dans un point de vue moral? C'est leur ôter tout ce qu'ellels ont de beau; il faut les regarder d'un œil charmé. Envisagez l'héritier de la monattîhic aux pieds de l'heureuse Catalina; représentez-vous qu'il l'adore et la comble de présents, et songez enfin qu'il naîtra d'elle peut-être un héros qui rendra le nom de sa mère immortel avec le sien.
Quoique la tante ne demandât pas mieux que d'àcœpfeér ce que je propbsois , elle feignit de ne savoir à quoi se résoudre ; et Catalina , qui auroit déjà voulu tenir le prince d'Espagne , affecta une gf andfe indiffé-
' Le maréchal àes logis , les fourriers de la cour marquent ainsi les logements du roi et de sa suite qvumd il voyage.