‹ Œuvres de Le SageChapitre 110 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. X. igS · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. X. igS

rence ; ce qui fut cause que je me mis sur nouveaux frais à presser la place , jusqu'à ce qu'enfin la senora Mencia , me voyant rebuté et prêt à lever le siège , battit la chamade, et nous dressâmes une capitulation qui contenoit les deux articles suivants. Primo y que si le prince d'Espagne , sur le rapport qu'on lui feroit des agréments de Catalina , prenoit feu et se déterminoit à lui faire une visite nocturne, j'aurois soin d'en informer les dames \. comme aussi de la nuit qui seroit choisie pour cet effet. Secundo , que le prince ne pocu** •roit s'introduire chez lesdites dames qu'en galant or*dinaire , et accompagné seulement de moi et de son Mercure en chef.

Après cette convention, la tante et la nièce me firent toutes les amitiés du monde ; ellea prirent avec moi un air de familiarité, à la faveur duquel je hasardai quelques accolades qui ne furent pas trop mal reçues ; et lorsque nous nous séparâmes, elles m'embrassèrent d'ellesmêmes en me faisant toutes les caresses imaginables. C'est une chose merveilleuse que la facilité avec laquelle il se forme une liaison entre les courtiers de galanterie et les femmes qui ont besoin d'eux. On auroit dit, en xne voyant sortir de là si favorisé, que j'eusse été plus heureux que je ne l'étois.

Le comte de Lemos sentit une extrême joie quand je lui annonçai que j^avois fait une découverte telle qu'il la pouvoit souhaiter. Je lui parlai de Catalina dans des termes qui lui donnèrent envie de la voir. Je le menai diess elle* la nuit suivante, et il m'avoua que j'avois fort bien rencontré. Il dit aux dames qu'il ne doutoit nullement que le prince d'£spagne ne fût fort satisfait

de la maîtresse que je lui avois choisie, et qu'elle de son coté auroit sujet d'être contente d'un tel amant; que ce jeune prince étoit généreux, plein de douceur et de bonté ; enfin il les assura que dans quelques jours il le leur ameneroit de la façon qu'^elles le désiroient , c'est-à-dire sans suite et sans bruit. Ce seigneur prit làdessus congé d'elles, et je me retirai avec lui. Nous rejoignîmes son équipage dans lequel nous étions venus tous deux, et qui nous attendoit au bout de la rue. Ensuite il me conduisit à mon hôtel, en me chargeant d'instruire le lendemain son oncle de cette aventure ébauchée , et de le prier de sa part de lui envoyer un millier de pistoles pour la mettre à fin.

Je ne manquai pas le jour suivant d'aller rendre au duc de Lerme un compte exact de tout ce qui s'étoit passé. Je ne lui cachai qu'une chose. Je ne lui parlai point de Scipion ; je me donnai pour l'auteur de la découverte de Catalina : car on se fait honneur de tout auprès des grands.

Je m'attirai par là des compliments à mi-sucre. Monsieur Gil Blas, me dit le ministre d'un air railleur, je suis ravi qu'avec tous vos autres talents vous ayez encore celui de déterrer les beautés obligeantes! quand j'en voudrai quelques-unes , vous trouverez bon que je m'adresse à vous. Monseigneur, lui répondis-je sur le même ton, je vous remercie de la préférence ; mais vous me permettrez de vous dire que je m^ ferois un scrupule de procurer ces sortes de plaisirs à votre excellence. Il y a si long-temps que le seigneur don Rodrigue est en possession de cet emploi-là , qu'il y auroit de l'injustice à l'en dépouiller. Le duc sourit de ma ré»

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