‹ Œuvres de Le SageChapitre 11 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. III. a · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. III. a

sance. J'embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui étoit en train de s'enrichir. Oui, mon enfant, reprit rarchevêque, dont mon action avoit* interrompu le discours, je yeux te rendre dépositaire de mes phis secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies ; elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-^mêmes, et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité , ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main; d'arracher un voluptueux aux plaisirs, de rem? plii^ d'ambitieux le» hermitages , et d'affermir dans son devoir une épouse ébranlée par un amant séducteur. Ces conversions, qui sont fréquentes, devroient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins, je t'avouerai ma foiblesse, je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vejtu me reproche inutir lement; c'est l'estime que le monde a pour les écrits fins et limé3. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats; mais je voudrois bien éviter ' le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation*

Ainsi, mon cher Gil Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse , lorsque tu mè verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus; mon amour-propre pourroit me séduire. Cette remai-que demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connois bon; je m'en rapporterai

:a4 GIL BLAS,

à ton jugement. Grâces au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes^encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de votre grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre , ou , pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès ', dont le génie supérieur , au lieu de s'affoiblir par les années, sembloit en recevoir dç nouvelles forces. Point de flatterie, ipterrompit-il , mon ami! Je sais que je puis tomber toiit d'un coup. A mon âge .on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s'affoiblira , donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère ; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs il y va de ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenoit qu'on dît^dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrois me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrois avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel seroit le fruit de ta sotte discrétion.

^ Ximenès, d'abord cordelier, puis archevêque de Tolède, cardinal et régent d'Espagne, l'un des plus grands ministres de cette monarchie , mourut à quatre-vingt-un ans , en x5i7 ^ disgracié ou même empoisonné , pour récompense de tout le bien qu'il avoit fait. Son âge n'avoit rien ôté à la fermeté de son âme, et c'est par là que l'on gou- Terne. Ce ministre croyoit que l'ignorance est le fléau le plus dangereux des états, et principalement la peste de la religion ; qu'il faut léclairer les chrétiens; que s'ils étoient instruits, l'on n'auroit plus besoin des ressorts violents de l'inquisition contre le judaïsme et le mahométisme , etc. Ces idées ne sont pas celles d'un esprit rétréci ni d'un homme ordinaire, si l'on veut bien avoir égard au temps où vivoit Ximenès, .et à la robe qu'il portoit.

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