LIVRE VII, CHAP. III
Le patron cessa de parler en cet endroit pour entendre ma réponse , qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitoit. Depuis ce moment-là il n'eut plus rien de caché pour moi; je devins son favori. Tous les domestiques, excepté Melchior de la Ronda, ne s'en aperçurent pas sans envie. C'étoit une chose à voir que la manière dont les gentilshommes et les écuyers vivoient alors avec le confident de monseigneur : ils n'avoient pas honte dc'faire des bassesses pour captiver ma bienveillance; je nepouvois croire qu'ils fussent Espagnols. Je ne laissai pas de leur rendre service, sans être la dupe de leurs politesses intéressées. Monsieur l'archevêque, à ma prière, s'employa pour eux. Il fit donner à l'un une compagnie , et le mit en état de faire figure dans les troupes. Il en envoya un autre au Mexique remplir un emploi considérable qu'il lui fit avoir % et j'obtins pour mon ami Melchior une bonne gratification. J'éprouvai par là que si le prélat ne prévenoit pas, du moins il refusoit rarement ce qu'on lui demandoit.
Mais ce que je fis pour un prêtre me paroît mériter un détail. Un jour certain licencié appelé Louis Garcias, homme jeune encore et de très bonne naine, me fut présenté par notre maître d'hôtel qui me dit : Seigneur Gil Blas , vous voyez un de mes meilleurs amis dans cet honnête ecclésiastique. Il a été aumônier chez des religieuses. La médisance n'a point épargné sa vertu. On l'a noirci dans l'esprit de monseigneur, qui l'a interdit, et qui par malheur est si prévenu contre lui , qu'il ne veut écouter aucune sollicitation en sa fatveur.
' Nous retrouTerons ci-après ce gentilhomme que Gil Blas avoit fait placer au Mexique. C'est André de Tordésillas ; livre ^x , chap. iv.
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Nous avons inutilement employé les premières personnes de Grenade pour le faire réhabiliter : notre maître est inflexible. . •
Messieurs, leur dis^je, voilà une affaire bien gâtée. Il vaudroit mieux qu'on n'eût point sollicité pour le seigneur licencié. On lui a rendu un mauvais office en voulant le servir. Je connois monseigneur : les prières et les recommandations ne font qu'aggraver dans son esprit la faute d'un ecclésiastique ; il n'y a pas long -temps que je le lui ai ouï dire à luimême. Plus, disoit-il, un prêtre qui est tombé dans l'irrégularité engage de personnes à me parler pour lui, plus il augmente le scandale, et plus j'ai de sévérité. Cela est fâcheux, reprit le maître d'hôtel, et mon ami seroit bien embarrassé s'il n'a voit pas une bonne main. Heureusement il écrit à ravir, et il se tire d'intrigue par ce talent. Je fus curieux de voir si l'écriture qu'on me vantoit valoit mieux que la mienne. Le licencié, qui en avoit sur lui, m'en montra une page que j'admirai : il sembloit que ce fût un exemple de i:naître écrivain. En considéraiit une «si belle écriture il me vint une idée. Je priai Garcias de me laisser ce papi<îr, en lui disant que j'en pourrois faire quelque chose qui lui seroit utile ; que; je ne m'expliquois pas dans ce moment, mais que le lendemain je lui en dirois davantage. Le licencié, à qui le maître d'hôtel avoit apparemment fait réloge de mon esprit, se retira aussi content que s'il eût déjà été remis dans ses fonctiçwis.
J'avois véritablement envie qu'il le fut; et dès le jour même j'y travaillai de la manière que je vais le dire. J'étois seul avec l'archevêque; je lui fis voir l'écri-