‹ Œuvres de Le SageChapitre 114 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. XL 20I · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. XL 20I

chez eux y aussi contents de Tavoir appareillé avec Une aventurière, que s'ils eussent fait son mariage avec une princesse.

> Je contai le lendemain matin cette aventure au duc de Lerme, car il vouloit tout savoir. Dans le temps que je lui en achevois le récit, le comte de Lemos arriva et nous dit : Le prince d'Espagne est si occupé de Catalina^ il a pris tant de goût pour elle,- qu'il se propose de la voir souvent et de s'y attacher. Il voudroit lui envoyer aujourd'hui pour deux mille pistoles de pierreries, mais il n'a pas le sou. Il s'est adressé à moi. Mon cher Lemos, m'a-t-il dit, il faut que vous me trouviez tout à l'heure cette somme-là. Je sais bien que je vous incommode, que je vous épuise; aussi mon cœur vous en tient-il un grand compte; et si jamais je me vois en état de reconnoître d'une autre manière que par le sentiment tout ce que vous avez fait pour moi, vous ne vous repentirez point de m'a voir obligé. Mon prince, lui ai-je répondu en le quittant sur-le-champ, j'ai des amis et du crédit, je vais vous chercher ce que vous souhaitez.

Il ji'est pas difficile de le satisfaire, dit alors le duc à son neveu. Santillane va vous porter cet argent; ou bien, si vous «voulez , il achètera lui-même les pierreries, car il s'y connoit parfaitement, et .surtout en rubis. N'est-il pas vraî, Gil Blas? ajouta-t-il en me regardant d'un air malin. Que vous êtes malicieux, monseigneur! lui répondis-je. Je vois bien qife vous avez envie de faire rire monsieur le comte à mes dépens. Cela ne manqua pas d'arriver. Le neveu demanda quel mystère il y avoit là-dessous. Ce n'est rien, répliqua

Toncle en^ riant. C'est qu'un jour Santillane s'avisa de troquer un diamant contre un rubis, et que ce troc ne tourna ni à son honneur ni à son profit.

J'aurois été trop heureux si le ministre n'en eût pas * dit davantage ;' mais il prit la peine de conter le tour que Camille et don Raphaël m'avoient joué dans un hôtel garni, et de s'étendre particulièrement sur les circonstances les plus désagréables pour moi. Son excellence, après s'être bien égayée, m'ordonna d'accompagner le comte de Lemos, qui me mena chez un ' joaillier où nous choisîmes des pierreries que nous allâmes montrer au prince d'Espagne; après quoi elles me furent confiées pour être remises à Catalina. J'allai ensuite prendre chez moi deux mille pistoles de l'argent du duc, pour payer le marchand.

On ne doit pas* demander si la nuit suivante je fus gracieusement reçu des dames , lorsque j'exhibai Ips présens de mon ambassade, lesquels consistoient en une belle paire de boucles d'oreilles avec les pendants pour la nièce. Charmées l'une et l'autre de ces marques de l'amour et de la générosité du prince, elles se mirent à jaser comme deux commères et à me remercier de leur avoir procuré une si bonne connoissance. Elles s'oublièrent dans l'excès de leur joie. Il leur échappa quelques paroles qui me firent soupçonner que je n'avois produit qu'une friponne au fils de notre grand monarque. Pour savoir, précisément si j'avois fait ce beau chef-d'œuvre , je me retirai dans le dessein d'avoir un éclaircissement avec Scipion,.

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