‹ Œuvres de Le SageChapitre 124 sur 321 · LIVRE IX, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. II

que cet emploi lui conviendroit à merveille; et, moins peut-être par amitié que par ostentation, je résolus de le demander pour lui. Je me représentai que si je Tobtenois, cela me feroit un honneur infini. Je m'adressai donc au dUfC de Lerme. Je lui dis que j'avois été intendant de don Gésar de Ley va et de son fils, et qu'ayant tous les sujets du monde de me louer d'eux, je pre-* nois la liberté de le supplier d'accorder à Ton ou à l'autre le gouvernement de Valence. Le ministre me répondit : Très volontiers, Gil Blas. J'aime à te voir reconnoissant et généreux. IKailleurs tu me parles pour une famille que j'estime. Les Leyya sont de bons serviteurs du ror; ils méritent bien cette plaee.« Tu peux en disposer à ton gré; je te la donne pour présent de noces.

Ravi d'avrâ- réussi dans mon dessein, j'aHai sans perdre de temps chez Calderone faire dresser des lettres patentes pour don Alphonse. Il y avoit uii grand nombre de personnes qui attendoient dans un silence respectueux que don Rodrigue vînt leur donner audience. Je traversai la foule, et me présentai à la porte du cabinet, qu'on m'ouvrit. J'y trouvai je ne sais combien de chevaliers, de commandeurs, et d'autres gens de conséquence que Caldercme éeoutoit tour à tour. C'étoit une chose remarquable que la manière différente dont il les recevoit. Il se contentoit de faire à ceux-ci une légère inclination de tête; il honoroit ceux-là d'une révérenice, et les conduisoit jusqu'à la porte de son cabinet. Il mettoit, pour ainsi dire, des nuances de con^dération dans les civilités qti'îl feisoit. IVun antre côté j'apercevois des cavaliers qui, choqués du peu

aao 6IL BLAS.

d'attentioti qu'il avoit pour eux, maudissoient dans leur âme la nécessite qui les obligeoit de ramper devant ce visage. J'en voyois d'autres, au contraire, qui rioient en eux-mêmes de son air fet et suffisant. J'avois beau faire ces observations, je n'étois pas capable d'en profiter. J'en usois chez moi comme lui, et je ne me souciois guère qu'on approuvât ou qu'on blâmât mes ma-^ nières orgueilleuses , pourvu qu'elles fussent respectées.

Dpn Rodrigue, ayant par hasard jeté les yeux sur moi, quitta brusquement un gentilhomme qui lui ps^loit, et vint m'embrasser avec des démonstrations d'amitié qui me surprirent. Âh! mon cher confrère, s'écria-t-il , quelle affaire me procure le plaisir de vou» voir ici? qu'y a-t-il pour votre service? Je lui appris le sujet qui m'amenoit, et là-dessus il m'assura , dans les: termes les plus obligeants, que le lendemain à pareille heure ce que je demandois seroit expédié. Il ne bornapoint là sa politesse, il me conduisit jusqu'à la porte de son antichambre, où il ne conduisoit jamais que de grands seigneurs, et là il m'embrassa de nouveau. .

Que signifient toutes ces honnêtetés? disois-je en m'en allant; que me présagent-elles? Calderone méditeroit-il ma perte? ou bien auroit-il envie de gagner mon amitié? ou, pressentant que sa faveur est sur son déclin, me ménageroit-il dans la vue de me prier d'intercéder pour lui auprès de notre patron? Je ne savois à laquelle de ces conjectures je devois m'arrêter. Le jour suivant, lorsque je retournai chez lui, il me traita de la même façon ; il m'accabla de caresses et de civilités. 11 est vrai qu'il les rabattit sur la réception qu'il fit aux autres personnes qui se présentoient pour lui

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