LIVRE IX, CHAP. II. aai
parler. Il brusqua les uns, battit froid aux autres; il mécontenta presque tout le monde. Mais ils furent tous assez vengés par une aventure qui arriva, et que je ne dois point passer sous silence. Ce sera un avis au lecteur pour les commis et les secrétaires qui la liront.
Un homme vêtu fort simplement , et qui ne paroissoit pas ce qu'il étoit, s'approcha de Calderone, et lui parla d'un certain mémoire qu'il disqit avoir présenté au duc de Lerme. Don Rodrigue ne regarda pas seulement le cavalier, et lui dit d'un ton brusque : Comment vous appelle-t-on, mon ami? L'on m'appeloit Francillo dans mon enfance, lui répondit de sang-froid le cavalier ; on m'a depuis nommé don Francisco de Zuniga ' ; et je me nomme aujourd'hui le comte de Pedrosa. Calderone, étonné de ces paroles, et voyant qu'il avoit affaire à un homme de la première qualité, voulut s'excuser : Seigneur^ dit-il s^u comte, je vous demande pardon, si, ne vous connoissant pas.... Je ne veux point de tes excuses, interrompit avec hauteur Francillo; je les méprise autant que tes malhonnêtetés. Apprends qu'un secrétaire de ministre doit recevoir honnêtement toutes sortes de personnes. Sois, si tu veux, assez vain pour te regarder comme le substitut de ton maître; mais n'oublie pas que tu n'es que son valet.
Le superbe don Rodrigue fut fort mortifié da cet incident. Il n'en devint toutefois pas plus raisonnable. Pour moi, je marquai cette chasse-là *. Je résolus de
> Zuniga est le nom d'une des plus illustres et des plus anâennet familles castillanes.
* Méuphore empruntée du jeu de paume; on y marque la chasse.
prendre garde à qui je parlerois dans mes audiences, et de n'être insolent qu'avec des muets. Gomme les patentes de don Alphonse se trouvoient expédiées, je les emportai, et les envoyai par im courrier extraordinaire à ce jeune seigneur, avec une lettre du duc de Lerme, par laquelle son excellence lui donnoit avis que le roi venoit de le nommer au gouvernement de Valence. Je ne lui mandai point la part que j avois à cette nomination; jene vouluis pas m^e lui écrire, me faisant un plaisir de la lui apprendre de bouche, et de lui causer une agréable surprise lorsqu'il. viendroit à la cour prêter serment pour son emploi '.