‹ Œuvres de Le SageChapitre 130 sur 321 · LIVRE IX, CHAP. V. a · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. V. a

comme si j'y eusse pris plaisir. Mes lamentations finirent avec la nuit; et les premiers rayons du soleil^ dont ma chambre fut édairée , calibèrent un peu mes inquiétudes. Je me levai pour aller ouvrir ma fenêtre ^ et donner de l'air à ma chambre. Je regardai dans la camjpagne ^ dont je me souvins que le seigneur châte^ lain m'avoit fait une belle description. Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu'il m'en avoit dit. L'Érêma., que je croyois du moins égal au Tage, ne me parut qu'im ruisseau. L'ortie seule et le chardon paroient ses bords fleuris; et la prétendue vallée délicieuse n'offrit à ma vue que des terres, dont la plupart étoient incultes. Apparemment que je n'en étois pas encore à cette .douce n^élancolie qui devoit me faire voir les choses autrement que je ne les voyois alors.

Je commençai à m'habiller, et déjà, j'étois à demi vêtu , quand Tordesillas arriva suivi d'une vieille servante qui m'apportoit des cheipises et des serviettes» Seigneur Gil Blas, me dit -il, voici du linge. Ne le ménagez pas ; j'aurai soin que vous en ayez toujours de reste. £h bien! ajouta-t-il , comment avez-vous passé la nuit ? Le sommeil a-t-il suspendu vos peines pour quelques moments? Je dormirois peut-être encore, lui répondis-je, si je n'eusse pas été réveillé par une voix accompagnée d'une guitare. Le cavalier qui a troublé votre repos , reprit-il, est un prisonnier d'état qui a sa chambre à côté de la vôtre. Il est chevalier de l'ordre militaire de Gidatrava, et il a une figure tout aimable. Il s'appelle don Gaston de Gogollos '. Yous pourrçr

^ Cogollos , ornements d*architectàre dans la frise d'oui l>âtiineut.

VOUS voir tous deux , et manger ensemble. Vous trou* verez une consolation mutuelle dans vos entretiens. Vous vous serez Tun à l'autre d'un grand agrément. Je témoignai à don André que j'étois très sensible à la permission qu'il me donnoit d'unir ma douleur avec celle de ce cavalier; et, comme Je marquois quelque impatience de connoître ce compagnon de malheur, notre obligeant châtelain me procura cette satisfaction dès ce jour-là même. Il me fit dîner avec don Gaston, qui me surprit par sa bonne mine et par sa beauté. Ju-^ gez quel homme ce devoit être pour éblouir des yeux accoutumés à voir la plus brillante jeunesse de la cour. Imaginez-vous un homme fait à plaisir, un de ces héros de romans qui n'avoient qu'à se montrer pour causer des insomnies ai^x princesses. Ajoutons à cela que la nature , qui mêle ordinairement ses dons , avoit doué CogoUos de beaucoup d'esprit et de vateur. C'étoit un cavalier parfait.

Si ce cavalier me charma , j'eus de mon côté le bonheur de ne lui pas déplaire. Il ne chanta plus la nuit , de peur de m'incommoder, quelques prières que je lui fisse de ne se pas contraindre pour moi. Une liaison est bientôt formée entre deux personnes qu'un mauvais sort opprime. Une tendre amitié suivit de près notre connoissance, et devint plus forte de jour en jour. La liberté que nous avions de nous parler quand il nous plaisoit nous fut très utile, puisque, par nos conversations , nous nous aidâmes réciproquement tous deux à prendre notre mal en patience.

Une ajvrès-dînée, j'entrai dans sa chambre comme il se disposoit à jouer de la guitare. Pour l'écouter plus

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