LIVRE ÏX, fcHAP. VIL ii6t
être. mes jours, elle me parut plutôt un moyen dont la fortune "Vouloit se servir pour m'élevef à quelque grand poste; car voici de quelle manière je raisonnois en moimême : Le prenûer ministre a pour partisans don Fernand de Borgia, le père Jérôme de 'Florence , et sur*tout le frère Louis d'Aliaga, qui lui est redevable dé là place qu'il occupe auprès du roi. Avec le secours de ces amis puissants , son excellence coulera tous ses ennemis à fond , ou bien l'état pourra bientôt changer de face. Sa majesté ^st fort valétudinaire. Dès qu'elle ne «ei?a plus , le prince son fils commencera par rappeler le comte de Lemœ , qui me tirera aussitôf d'ici pour me présenter au nouveau monarque , qui m'accablera de bienfaits pour compenser tes peines que j'aurai souffertes. Ainsi, déjà plein des.plaisii*s de Taveirir, je ne jsentois presque plus les maux présents. Je crois bien que Icfi deux sacs de doublons que mon secrétaire disoit avoir mis en dépôt chez l'orfèvre, contribuèrent autant que l'espérance au changement subit qui se fit en moi.
J'étois trop content du zèle et de l'intégrité de Scipion, pour ne le lui pas témoigner. Je lui offris la moitié de l'argent qu'il avoit préservé du pillage ; ce qu'il refusa. J'attends de vous, me dit-il, une autre marque de reconnoissance. Aussi étonné de son discours que de ses refus, je lui demandai ce que je pouvois faire pour lui. Ne nous séparons point, me répondit-il. Souffrez que j'attache ma fortune à la vôtre. Je me sens pour vous une amitié que je n'ai jamais eue pour aucun maître. Et moi , lui dis-je , mon enfant , je puis t'assurer. que tu n'aimes pas un ingrat. Du premier moment que tu vins t'offrir à mon service , tu me plus.
11 faut que nous soyons nés l'un et l'autre sous la Balance ou sous, les Jumeaux , qui sont , à ce qu'on dit , les deux constellations qui unissent les hommes. J'accepte volontiers la société que tu me proposes, et pour la commencer, je vais prier le seigneur châtelain de t'enfermer avec moi dans cette tour. Cela rae fera plaisir, s'écria-t-il. Vous me pré venez, tj'allois vous conjurer de lui demander cette grâce. Votre compagnie m'est plus chèi^ que k liberté. Je sortirai seulement quelquefois>4>oar aller prendre à Madrid l'air du bureau , et voir s'il ne sera point arrivé à la cour quelque cnangement qui puisse vous être favorable. De sorte que vous aurez en moi tout ensemble un confident, un courrier et un espion.
Ces avantages étoient trop considérables pour m'en pnver. Je i^ûns donc auprès de moi un homme si utile, avec la permission de l'obligeant châtelain, ^ui ne voulut pas me refuser une si douce consolation.