‹ Œuvres de Le SageChapitre 146 sur 321 · LIVRE IX, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. VIII

ils nous sont fidèles et bien affectionnés. Après le zèle quç Scipion avoit fait paroître , je ne pouvois plus voir en lui qu'un autre moi-même. Ainsi plus de subordination entre Gil Blas et son secrétaire , plus de façons entre eux. Ils chambrèrent ensemble, et n'eurent qu'un, lit et qu'une table.

Il y avoit dans l'entretien de Scipion beaucoup de gaieté : on auroit pu le surnommer à juste titre le garçon de bonne humeur. Outre cela, il étoit homme de tête, et je me trouvai bien de ses conseils. Mon ami , lui dts-je un jour , il me semble que je ne ferois point mal d'écrire au duc de Leime ; cela ne sauroit produire un mauvais effet. Quelle «st là-dessus ta pensée? £h! mais répondit-il, les grands sont si différents d'eux-mêmes d'un moment à un autre , que je ne sais pas trop bien comment votre lettre seroit reçue. Cependant je suis d'avis que vous écriviez toujours à bon compte. Quoique le ministre vous aime, il ne faut pas vous reposer sur son amitié du soin de le faire souvenir de vous. Ces sortes de protecteurs oublient aisément les personnes dont ils n'entendent plus parler.

Quoique cela ne soit que trop vrai , lui répliquai-je, juge mieux de mon patron. Sa bonté m'est connue. Je suis persuadé qu'il compatit à mes peines , et qu'elles se présentent sans cesse à son esprit. Il attend apparemment, pour me faire sortir de prison, que la colère du roi soit passée. A la bonne heure , reprit-il, je souhaite que vous jugiez sainement de son excellence. Implorez donc son secours par une lettre fort touchante. Je la lui porterai , et je vous promets de la lui remettre en main propre. Je demandai aussitôt du papier et de

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Fencre. Je composai un moreeau d'éloquence que Scî* pion trouva pathétique, et que Tordesillas mit au-des« sus des homélies mêmes de .l'archevêque de Grenade.

Je me fkttois que le due de Lerme seroit ému de compassion en lisant le triste détail que je lui faisois d'un état misérable où je n'étois point; et , dans cette confiance, je fis partir mon courrier, qui ne fint pas sitôt à Madrid , qu'il alla chez ce ministre. Il rencontra un valet de cham^bre de mes amis , qui lui ménagea l'occasion de parler au duc. Monseigneur , dit Scipion à son «xcellenee en lui présentant le paquet dont il étoit chargé, un de vos plus fidèles serviteurs, qui est couché sur la paille dans un sombre cachot de la lour de Ségovie , vous supplie très humblement de lire cette lettre qu'un guichetier par pitié lui a donné le moyen d'écrire. J^e ministre ouvrit la lettre , et la parcourut des yeux. Mais quoiqu'il y vît un tableau capable d'attendrir l'âme k plus dure, bien loin d'enparoître touché^ il éleva la voix et dit d'un air ftirieux au courrier devant quelques personnes qui pouyoient l'entendre : Ami y dites à Santillane que je le trouve bien hardi d'oser s'adresser à moi, après Tindigne action qu'il a faite , et pour laquelle il est si justement châtié. C'est un malheureux qui ne doit plus compter sur mon appui, et que j'abandonne au ressentiment du roi.

Scipion, tout effronté qu'il étoit, fut troublé de ce discours. Il ne laissa pourtant pas, malgré son trouble, de vouloir intercéder pour moi. Monseigneur, répHqùa-t-il, ce pauvre prisonnier mourra de douleur quand il apprendra la réponse de votre excellence. Le duc ne repartit à mon intercesseur qu'en le regardant de tra-

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