‹ Œuvres de Le SageChapitre 147 sur 321 · LIVRE IX, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. VIII

vers et lui tournant le dos. C'est ainsi que ce ministre me traitôit pour mieux cacher la part quHl avoit eUe à l'amoureuse intrigue du prince d'Espagne; et c'est à quoi doivent s'attendre tous les petits agents dont les grands seigneurs se servent dans leurs secrètes et périlleuses négociations. '

Lorsque mon secrétaire fut de retour à Ségovie , et qu'il m'eut 9q)pris le succès de sa commission, me voilà replongé dans labime affreux où je m'étois trouvé le premier jour de ma prison. Je me crus même encore plus malheureux, puisque je n'avois phus la protection du duc de Lerme. Mon courage s'abattit; et, quelque chose qu'on me pût dire pour le relever, je redevins ta proie des plus vifs chagrins, qui me causèrent insensiblement une maladie aiguë. «

Le seigneur châtelain qui s'intéressoit à ma conservation, s^imaginant ne pouvoir mieux faire que d'appeler des médecins à mon secouVs , m'en amena deux qui avoient tout Tair d'être de grands serviteurs de la déesse Libitine *. Seigneur Oil Blas, dit-il en me les présentant, voici deux Hippocrates qui viennent vous voir, et qui vous remettront sur pied en peu de temps. J'étois si prévenu contre tous les docteurs en médecine, que j'aurois certainement fort mal reçu ceux-là, pour peu que j'eusse été attaché à la vie; mais je me sentois alors si las de vivre, que je sus bop gré à Tordesillas de me voulôironettre entre leurs mains.

' Ici l'on perd fle vue pour quelque temps le duc de Lerme. Aïais il en sera question* cisiprès , livre x, chapitre i ; livre xi , chapitres i et suivants; et le roman , à son égard, ne sera jusqu'au hout que Técho de l'histoire.

* Cétoit la déesse qui présidoit aux funérailles.

'jM gil blas.

Seigneur cavalier, me dit un de ces médecins, il faut avant toute chose que vous ayez de la confiance en nous. J'en ai une parfaite, lui répondis-je; avec votre assistance, je suis sûr que je ser^i dans peu dé jours guéri de tous mes maux. Oui, Dieu aidant, reprit-il, vous le serez. Nous ferons du moins ce qu'il fîiudra faire pour cela. Effectivement ces messieurs s'y prirent à merveille, et me menèrent si bon train, que je m'en allois dans l'autre monde à vue d'ceil. Déjà don André, désespérant de ma guérison, a voit fait venir un religieux de saint François pour me disposer à bien mourir : déjà ce bon père, après s'être acquitté de cet emploi, s'étoit retiré : et moi-même, croyant que je touchois à ma dernière heure , je fis signe à Scipion de s'approcher de mon lit. Mon cher ami, lui dis-je d'une voix presque éteinte, tant les. médecines et les saignées m'a voient affaibli, je te laisse un des sacs qui sont, chez Gabriel , et te conjure de porter l'autre dans les Asturies à mon père et à ma mère, qui doivent en avoir besoin s'ils sont encore vivants. Mais, hélas! je crains bien qu'ils n'aient pu tenir contre mon ingratitude. Le rapport que Muscada leur aura fait sans doute de ma dureté, leur a peut-être causé la mort. Si le ciel les a conservés malgré l'indifférence dont j'ai payé leur tendresse, tu leur donneras le sac de doublons, en les priant de me pardonner si je n'en ai pas mieux usé avec eux; et, s'ils nerespirentplus, je te charge d'employer cet argent à faire prier le ciel pour le repos de leurs âmes et de la mienne! En disant cela, je lui tendis une main qu'il mouilla de ses larmes, sans pouvoir me répondre un mot, tant le pauvre garçon étoit affligé de

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