LIVRE IX, CHAP. IX
nous attendent dans la solitude , et tu en seras charmé comme moi. k l'égard de notre nourriture, la plus simple sera la meilleure. Un morceau de pain pourra nous contenter : quand nous serons pressés de la faim, nous le mangerons avec un appétit qui nous le fera trouver excellent. La volupté n'est point dans la bonté des aliments exquis, elle est toute en nous ; et cela est si vrai, que mes repas les plus délicieux ne sont pas ceux où je vois régner . la délicatesse et l'abondance. La frugalité est une source de délices merveilleuse pour la santé.
Avec votre permission, seigneur Gil Blas, interrompit mon secrétaire, je ne suis pa& tout- à -fait de votre sentiment sur la prétendue frugJKé dont vous voulez me faire fête. Pourquoi nous nourrir comme des Diogènes? Quand nous ne ferons pas si mauvaise chère, nous ne nous en porterons pas plus mal. Croyez-moi, puisque nous avons , Dieu merci, de quoi rendre notre retraite agréable, n'en faisons pas le séjour de la faim et de la pauvreté. Sitôt, que nous aurons ime terre , il faudra la munir àe bons vins , et de toutes les autres provisions convenables à des gens d'esprit qui ne quittent pas le commerce des hommes pour renoncer aux commodités de la vie, mais plutôt pour en jouir avec plus de tranquillité. Ce qu'on a dans sa maison j dit Hésiode , ne nuit pas y au lieuque ce qu'on n'y a point peut nuire. Il vaut mieux ^ ajoute-t-il,/?^^,faûfer chez soi les choses nécessaires y que de souhaiter de les avoir*
Comment diable, monsieur Scipion, interrompis-je
> à mon tour, vous oonnoissez les poètes grecs! Eh! où
ave^-vous fait connoissanee ayeo Hésiode ? Chez un
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savant, me réponditril. J'ai seryi quelque temps à Salamanque un pédant qui étoit un grand commentateur. Il vous faisoit en moins de rien un gros volume. Il le composoit de passages hébreux, grecs «t latins, qu'il tiroit des livres de sa bibliothèque et traduisoit en castillan. Comme j'étois son copiste, j'ai retenu je ne sais combien de sentences aussi remarquables que celles que je viens de citer. Cela étant, lui répliquai-je, vous avez la mémoire bien ornée. Mais, pour revenir à notre projet, dans quel royaume d'Espagne jugez-vous à propos que^nous allions établir notre résidence philo- ^phique? J'opine pour l' Aragon, repartit mon confident. Nous y trouvions des endroits charmants, où nous pourrons menv une vie délicieuse. £h bien ! lui dis-je , soit; arrêtohs^ious à l' Aragon : j'y consens. Puissions-^nous y déterrer un séjour qui me f<mmisse tous les plaisirs dont se repaît mon imagination!