LIVRÉ IX, CHAP. X
nelle; souvent dans Taisance, quelc^uefois riche, miracoleusement déliyré de beaucoap de dangers , n*ayant jamais à se plaindre des rigueurs du sort dans les différentes oonditions de valet, de soldat, de médecin pseudô-hermétique*, d'auteur et de comédi<!n ;-n'éproU'vant que des malheurs passagers ; traîné comme une victime à l'aun tel , et forcé , par un hasard singulier , de s'unir avec une femme douce, aimable et riche; acquérant des connoissances utiles dans des voyages faits aux Trais d' autrui ; admfaré et applaudi comme musicien , parvenant à être secrétaire d'un prince , nommé directeur de ses finances parle ntoyen d'une chienne de Bologne; revêtu des titres de noblesse , placé au plus haut rang , décoré d'un ordre ; se croyant au-dessus .de tons les événements ; il se voit disgracié et exilé, pour avoir lait sentir^ par un mouvement du pied, que le prince , son auguste maître, manquoit à la mesure en jouant de la flûte dans, un concert. Enfin il prend son parti , achète un. domaine rustique aux portes de Hambourg , et là , se réveillant du songe des grandeurs du monde, il jouit désormais des richesses, de la campagne- et des beauté^ de la nature.
Obi voit que cette histoire a quelque ressemblance avec l'histoire de Gil Blas, jusqu'à sa résolution de demeurer dans le hameau où il s'étoit flatté de rencontrer un port. Rien ne paroissoit y manquer. Le Sage seul pensa que l'histoire étoit incomplète ; qu'il n'étoit pas probable que Gil Blas^ enivré du tourbillon du monde , eût foi-mé sérieusement le dessein d'aller vivre dans une solitude, qu'il falloit le revoir de nouveau «ur la scène dont un premier malheur n'^oiX pu l'écarter, sans l'ei^ avoir encore entièrement désabusé. Gil Blas se flattoit, il est vrai, d'avoir fait ses adieux au monde; il gravoit ces adieux sur la porte de sa retraite. Pourroit-il être assez sensé pour s'y tenir , et ne pas s'exposer à de nouveaux orages ? La morale de cette histoire exigeoit que Gil Bias éprouvât bientôt l'inconstapce si naturelle au cceur humain ; qu'on le vît enchanté d'abord de sou château de Lirias , mais qu'il trouvât ensuite des motifs d'en sortir; qu'enfin de nouvelles épreuves pussent montrer dans sa conduite les progrès et les fruits de l'âge et de l'expérience.
D'ailleurs , Le Sage avoit laissé dans les neuf premiers livres bien des pierres d'attente. Plusieurs histoires commencées n'y étoient pas finies. On a dû le voir par nos notes. La suite de Gil Blas étoit donc nécessaire pour l'achèvement du tableau et l'instruction du lecteur. L'idée seule de cette suite étoit uo coup dç
aSo GIL BLAS.
maître. On ne lui ren^lit pas justice dans le temps où elle parut , et nous serions contents que nos réflexions -la fissent mieux apprécier.
Les trois premiers volumes , ou les neuf prenfiers livres , avoient dû leur succès à une peinture caustique des vices répandus , et se montrant effrontément comme des mc^urs reçues et des usages ordinaires. Cétoit le* même caractère équivoque et hardi de la pièce de Turcaret, Dans le dernier volume, ou Içs trois derniers livres ^ il s*agissoit de ramener à une meilleure conduite un homme détrompé des erreurs par lesquelles il'avoît dû passer , pour arriver à une vie plus régulière et plus morale. Si ce dernier plan du tableau peut paroître un peu insipide , est-ce la faute de l'auteur ? mais c'est à lui de se défendre. Laissons-le donc parler lui-même , en continuant nos remarques, moins pour faire s^tir le mérite de son ouvrage, que pour donner la clef des allusions qu'il renferme , et achever de démontrer , par ces allusions , l'origine toute françoise du roman de GU Blas. Nous serons obligés de faire ressortir encore bien des anachvonismes , dont Le Sage rioit sans doute. U savoit très bien que son genre n'a pas des règles fort sévères. L'oracle du Parnasse a dit :
Dans nn roman friTole aisément tout s*excu»e. BoiLSAir.
Nous mettons donc peu d'importjjuice ai^x fautes que nous relevons dans ce chef-d'œuvre de Le Sage ; mai$ on sent que ces fautes mêmes , pardonnables à un François occupé de peindre Paris sous le nom de Madrid , seroient inconcevables dans un écrivain castillan ; ces inexactitudes assurent d'autant mieux la propriété de Gil Blas au véritable auteur qu'on a voulu en dépouiller.