‹ Œuvres de Le SageChapitre 165 sur 321 · LIVRE X, CHAP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. IL

ne l'avqir point secouru ; et, quand je pensois que j'avois eu cette dureté, je me regardois comme un monstre d'ingratitude, ou plutôt comme uu parricide. Mon onck, que je vis ensuite étendu sur un autre grabat et dans un état pitoyable, me fit éprouver de nouveaux remords. Toutes les obligations que je lui a vois vinrent «'offrir à mon esprit. Fils dénaturé , me dis-je à moimême, considère pour ton supplice la onisère où sont tes parents. Si tu leur avois fait quelque part du superflu des biens que tu possédais avant ta prison, tu leur aurois procuré des commodités que le revenu de la prébende ne peut leur fournir, et tu aurois peut-être prolongé la vie de ton père^

L'infortuné Gil Ferez étoit retombé en enfance. Il n'a voit plus de mémoire, plus de jugement. Il ne me servit de rien de le presser entre mes bras, et de lui donner des témoignages de ma tendresse ; il n'y parut pas sensible. Ma mère avoit beau lui dire que j'étois son neveu Gil Blas, il m'envisageoit d'un air imbécille sans répondre rien^ Quand le sang et la reconnoissance ne m'auroient pas obligé à plaindre un oncle à qui je devois tant, je n'aurois pu m'en défendre en le voyant dans une situation si digne de pitié.

Pendant ce temps-là , Scipion gardoit un morne silence^ partageoit mes peines, et confondoit par amitié ses soupirs avec les miens. Comme je jugeai que ma mère, après une si longue absence, voudroit m'entretenir, et que la présence d'un homme qu'elle ne cpnnoissoit pas pourroit la gêner, je le tirai à part, et lui dis : Va, mon enfant, va te reposer à l'hôtellerie, et me laisse ici avec ma mère ; nous allons avoir ensemble

296 GIL BfcAS.

un entretien qui durera long-temps; la bonne dame, si tu restois avec nous, te croiroit peut-être de trop dans une conversation qui ne roulera que sur des affaires de famille. Scipion se retira de peur de nous contraindre ; et j'eus effectivement avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellejnent wfï compte fidèle de ce qui nous ëtoit arrivé à l'un et à l'autre depuis ma sortie d'O viédo. Elle me fit un ample détail des cjiagrins qu'elle avoit dssuyés dans des maisons où elle avoit été duègne, et me dit là-dessus une infinité de choses que je n'aurois pas été bien aise que mon secrétaire eût entendues, quoique je n'eusse rien de caché pour lui. Avec tout le resp'ect que je dois à la mémoire dé ma mère, la dame étoit un peu prolixcdans ses récits; elle m'auroit fait grâce des trois quarts de son histoire, ^i elle en eût supprimé les circonstances inutiles.

Elle finit enfin sa narration, et je commençai .la mienne. Je passai légèrement sur toutes mes aventures; mais lorsque je parlai de la visite que te fik de Bertrand Muscada, épicier d'Oviédo, tn'étoit venu faire à Madrid, je m'étendis fort sur cet article. Je vous l'aVouerai, dis-je à ma mère, je reçus très mal ce garçon, qui, pour s'en venger, vous aura fait sans doute un affreux portrait de moi. Il n'y a pas manqué , répondit-elle. 1\ vous trouva , nous dit-'il, si fier de la faveur du premier ministre de la monarchie, qu'à peine daignâtesvous le reoonnoître; et, quand il vous détailla nos misères , vous l'écoutâtes d'un air glacé. Comme les pères et les mères, ajouta-t-elle, cherchent toujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous eus-

Page 1