LIVRE X, GHAP. II. agî
holssois pour des gens qui ne pouvoient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet l'hôte , m'ayant reconnu après m'avoir envisagé avec attention , s'écria : Par saint Antoine de Pade ' ! voici le fils du bon écuyer Blas de Santillane. Oui vraim(ent, dit l'hôtesse, c'est lui-même ; je le reconnois bien ; il n'a presque point changé : c'est ce petit éveillé de Gil blas qui avolt plus d'esprit qu'il n'étoit igros. Il me semble que je le Tois encore , qui vient avec sa bouteille chercher ici du vin pour k souper de son oncle.
Madame, lui dis-jé, vous avez une heureuse mémoire; mais de grâce apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et ma mère ne sont pas sans doute dans une agréable situation. Cela n'est que trop véritable , répondit l'hôtesse : dans quelque état fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous »e sauriez' vous imaginer des personnes qui soient plus à plaindre. Le bon homme Gil Ferez est devenu paralytique de la moitié du. corps, et n'ira pas loin, selon toutes les apparences : votre père , qui demeure depuis peu chez ce chanoine , a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire , il est dans ce moment entre la vie et la mort ; et votre mère , qui ne se porte pas trop bien, est obligée de servir de garde à l'un et à l'autre : telle est leur situation.
Sur ce rapport, qui me fit sentir que j'étois fils, je
' Saint Antoine de Padoue , le Hiaumaturge de son siècle , étoit né à Lisbonne. Il a une .grande réputation en Espagne et en Portugal. En 1705 on lui expédia la commission de général en chef de l'armée portugaise, avec un traitement énorme, perçu, au nom du saint, par les moines de son couvent.
laissai Bertrand avec mon équipage à l'hôtellerie; et^ suivi de mon secrétaire , (jùi ne voulut point m'abandonner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que je parus <}evânt ma mère; une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits. Mon fils , me dit-elle tristement après m'a voir embrassé , venez voir mourir votre père ; vous venez assei à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre où le lAatheureux Blas de Santillane , couché dans un lit qui marquoit bien la pauvreté d'tm écuyer, touchoit à son dernier moment. Quoique environné des ombres de la mort , il avoit. encore quelque cohnoissance. Mon cher ami, ^ui dit ma mère , voici Gil Blas vôtre fils, qui Vous prie de lui pardonner les chagrins qu'il vous a causés, et qui vous demande votre bénédiction. A ce discours , mon père ouvrit des yeux qui commençoient à se fermer pour jamais; il les attacha sur moi; et remarquant, malgré l'accablement où il se trouvoit , que j'étois touché de sa perte, il fiit attendri àt ma douleur. Il voulut parler, mais il n'en eut pas la force. Je pris une de ses mains; et, tandis que je la baignois de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, comme s'il n'eût attendu que mon arrivée pour rendre le dernier soupir.
Ma mère étoit trop préparée à cette mort, pour s'en affliger sans modération; j'en fus peut-être plus pénétré qu'elle, quoique mon père ne m'eût donné de sa vie la moindre marque d'amitié. Outre qu'il suffisoit pour le pleurer que je fusse son fils, je me reprochois de