‹ Œuvres de Le SageChapitre 167 sur 321 · LIVRE Xi CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE Xi CHAP. II

n'avidns pas besoin de son ministère dans l'embarras où nous étions; Je répondis qu'il arrivoit fort à propos pour recevoir un ordre important que j'avois à lui donner. Dès qu'il sut de quoi il s'a'gissoit : Cela suffit, me dil-il, j'ai déjà toute cette cérémonie arrangée dans ma tête; vous pouvez vous en fier à moi. Prenez garde, lui dit ma mère , de faire un enterrement' qui ait un air pompeux; il ne sauroit être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer des plus malaisés. Madame, repartit Scipion, quand il auroit été encore plus pauvre, je il'en rabattrois pas deux maravédis. Je ne regarde là-dedans que mon maître : il a été favori du duc de Lerrae, son père doit être enterré noblement.

J'approuvai le dessein de mon secrétaire; je lui recommandai même de ne point épargner l'argent. Un reste de vanité que je conservois encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu'en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissoit aucun héritage, je ferois admirer mes manières généreuses. De son côté y ma mère , quelque contenance de modestie quelle affectât , n'étoit point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat. Nous donnâmes donc carte-blanche à Scipion, qui, sans perdre de temps, alla prendre toutes les mesures nécessaires poUt rendre les funérailles supeYbes.

Il n'y réussit que trop bien. Il fit des obsèques si magnifiques , qu'il révolta contre inoi la ville et les faubourgs; tous les habitans d'Oviédo, depuis le plus grané jusqu'au plus petit, furent choqués de mon ostentation, et firent là-dessus des gloses peu honorables pour moi.

3oo GIL BLAS.

Ce ministre fait à la hâte , disoit l'un , a de l'argent pour enterrer son père , mais il n'en avoit point pour le nourrir. Il auroit mieux valu, disoit l'autre, qu'il eût fait plaisir à son père vivant, que de lui faire tant d'honneurs après sa mort. Enfin les coups de langue ne me furent point épargnés ; chacun lança son trait. Ils n'en demeurèrent pas là : ils nous insultèrent Scipion, Bertrand et moi, quand nous sortîmes de l'église; ils nous chargèrent d'injurôs , nous accablèrent de huées , et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres. Pour dissiper la canaille qui s'étoit attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât, et protestât pubUquement qu'elle étoit fort contente de moi. Il y en eut d'autres qui coururent au cabaret où étoit ma chaise, dans le dessein de la briser; ce qu'ils auroient fait indubitablement, si l'hôte et l'hôtesse n'eussent trouvé moyen d'apaiser ces esprits furieux , et de les détourner de leur résolution.

Tous ces affronts qu'on me faisoit , et qui étoient autant d'effets des discours que le jeune épicier avoit tenus de moi dans la vilb, m'inspirèrent tant d'avei^ion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviédo, où sans cela j'aurois fait peut-être un assez long séjour. Je le déclarai tout net à ma mère , qui, se sentant elle-même très mortifiée de l'accueil dont le peuple m'a voit régalé, ne s'opposa point à un si prompt départ. Il ne fut plus question que de savoir de quelle sorte j'en ùserois avec elle. Ma mère, lui tlis-je, puisque mon oncle a besoin de votre assistance, je ne vous presserai plus de m'accompagner ; mais t^omme il ne paroît pas éloigné de sa fin , promettez-

Page 1