‹ Œuvres de Le SageChapitre 170 sur 321 · LIVRE X, CHAP, III. 3o · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP, III. 3o

noient me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron : que don César et don Alphonsjp de Leyva les avoient choisis pour me servir , l'un en qualité de cuisinier , l'autre d'aide de cuisine , un autre de marmiton , celui-ci de portier , et ceux-là de laquais ; avec défense de recevoir de moi aucun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nommé maître Joachim, étoit le principial de ces domestiques , et portoit la parole ; il faisoit l'agré^le : il me dit qu'il avoit fait une ample prévision de toutes«ortes d'excellents vins; et qu^ pour la bonne chère , il espéroit qu'un garçon comme lui , qui avoit été six ans cuisinier de monseigiieur l'archevêque de Valence , sauroit composer des ragoûts qui piqueroient ma sensualité. Je vais,.ajouta-t-il, me préparer à vous donner un échantillon de mon savoir-faire. Promenez-voi^s , seigneur , en attendant le dîner ; visitez votre diâteau ; voyez si vous le trouvez en état d'être habité par votre seigneurie.

Je laisse à penser si je négligeai cette visite; et Sci-* ' pion, encore plus curieux que mi^i de la faire, m'entraîna de chambre ^n chambre. Nous parcourûmes toute la maison, depuis le haut jusqu'en bas; il u'échappa pas, du moins à ce que nous crûmes, le moindre endroit à notre curiosité intéressée ; et j'eus partout occasion d'admirer la bonté que don César et son fils avoient pour moi. Je fus frappé, entre autres choses, de deux appartements qui étoient aussi bien meublés^ qu'ils pouvoient l'être sans magnificence. Dans l'un, il y avoit une tapisserie des Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique

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fait du temps que les Maures occupoient le royaume de Valence. Les meubles de l'autre fippartement étoient dans le mépte goût; c'étoit una vieille tenture de damas de Gênes j^une , avec un lit ^ des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges «de soie bleue. Tous ces effets, qui dans un inventaire auroien^ été peu prisés , parois^ soient là très considérables.

Après avoir bien examiné toutes ces choses, nous revînmes , mon. secrétaire et moi, dans la salle où étoit dressée une table sur laquelle étoient deux couverts ; nous nous y assîmes , et dans le moment on nous servit une oUapodrida si délicieuse, que lious plaignîmes Tarchevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier qui l'avoit f^^te. Nous avions à la vérité beaucoup d'appétit , ce qui ne nous la faisoit pas trouver plus mauvaise. A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentoient de grands^ verres qu'ils remplissoient jusqu'aux bords d'un vin de la Manche exquis. Scipion en étoit charmé; mais n'osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieu;*e qu'il ressentoit, il me le témoignoit par des regards paillants, et je lui faisois connoître par les^ miens que j'étois aussi content que lui. Un plat de rôti , composé de deux cailles grasses, qui flanquoient un petit levraut d'un fumet admirable, nous fit quitter le pot-pouri, et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés, et bu à proportion, nous nous levâmes de table, pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable.

Si mon secrétaire avoit paru jusque-là fort satisfait de ce <ju'it avoit vu, il le fut encore davantage cpiand

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