LIVRE X, CHAP. V
Gabriel Triaquero ^ ^ surnommé le poët^ à la mode. Dès que TafEchedes comédiens annonce une nouveauté de cet auteur, toute la yille.,de Valence est en l'àîr. Les hommes ainsi que les femmes ne s'entretiennent que de cette pîècp : toutes les loges sont reténues; et le jour de fa première représentation, on se tue à la porte pour entrer, quoique toutes les places soient au double*, à la réserve dû'^ar terre J qu'on respecte trop pour oser Remettre de mauvaise humeur. Quelle rage! dis-je au gouverneur. Cette vive curiosité du public, cette furieuse impatience qu'il a d'entendre tout ce que don Gabriel produit de nouveau, me donne une haute idée du géni^de ce poëte.^'N'allez pas si vite, répondit don Alphonse; îî.faut être en garde contre la prévention ; le public s'aveugle quelquefois auf des pièces où il y a de faux brillants , et il n'en çonnoît le prix qu'après l'impression. , "
Dans cet endroit de aotre conversation, les acteurs
''^ Triaquew ; nous avonà dit ce que déguise mal cette expression espagnole. Ce nom joint au surnom depoëte à la mode , et tous les détails contenus dans ce chapitre , sont dirigés eontre Voltaire. Personne jusqu'ici if y avoit fait attention ; mais la chose n'est pas douteuse , et le ressentiment ^e Voltaire en conçut expliqua la froideur ayec laquelle il â parlé de Gil Blas et de son auteur. Voltaire s'en est mieux vengé en faisant mentir le présage él«vé à la fin de ce même chapitre contre sa renommée future.
» Cest ce qui étoît arrivé potiirles représentations de Zaïre, en lySa, ^Adélaïde du GuescHn, en 1734, et d^yilzire, jouée au mois de jan* vier 1736, avec un succès attesté par ces vers de Gresset;
Quelques ombre» , quelifiies défauts Ne déparent point ixoe belle.
Trois fois j'ai vu la Véltairë nouvelle , Et trois fois j'y tuonvai^es agrçments Bouveaux*, etc. etc.
3l8 GIL BLAS.
parurent. Nous cessâmes, aussitôt de parler , pour les écouter avec attention.. Les applaudisèemens commencèrent *dès la protase^ à chaque vers c'étoit tm brouhaha y et à la fin de chaque acte un battement de mains à faû'e crpire que. la salle s'abîmoit. Après la pièce, on me monti'a l'a^iteur , qui alloifd^ loge en loge présent^ modestement sa tête aux lauriers dont les seigneurs et les dame^ se prëparoient à ïa couronner '
Nous retournâmes au palais du gouvecpeqr, où bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. Il y vint aussi deux-^vieux auteur"^ estimés dans leur genre, avec ungentilhomme de Madrid qui avoit dé l'esprit et du goût. Ils avoient tous été à la comédie. Il ne fut question pendant le souper que de la pièce nouvelle. Messieurs, dit un chevalier dé Saint-Jacques, que pensezvous de cette tragédie? N'en êtes-vous pas affectés comliie moi? n'est-ce pas là ce qui s'appelle un ouvrage achevé? "Pensées sublimes^ tendres sentiments, versification virile, rien n'y manque. En. un mgt, c'est un poëme subJe ton de la bonne compagnie. Je ne crois pas que personne en puisse penser autrement, dit un chevalier d'AJcantara. Cette pièce est pleine de tirades
\ C'est surtout à ce dernîer trait qu'on ne sauroit douter qu'il s'agit ici de Voltaire. 11 fut le premier des poètes que le public Toulut voir et applaudir «o personne après une pièce nouvelle ; mais il ne se prodigua point en se montrant sur le théâtre, comme on Ta fait depuis; il se coritentA de paraître dans les premières loges; il lui arriva même quelque chose fle plus flatteur. Le parterre le demanda après Mérope. n vint dans lac loge de madame la maréchale de Villars. Le public enchanté voulut absolument que la jeune duchesse de Villars fît pour Voltaire ,^ bien éveillé, et en public,^ ce qu'une de nos reines (Marguerite d'Ecosse » femme de Louis xi) fit autrefois , dit-on , pour Alain Chartier endormi. Elle hii donna un baiser.
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qu'Apollon semble avoir dictées , et de ^tuations filées avec un art infini. Je m'en rapporte à monsieur, ajoutat-il en adressant la parole au gentilhomme castillan ; il me paroît connoisseur ; JA parie qu'il est de mon sentiment. Ne pariez point, monsieur le chevalier, lui répondit le gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis pas de ce pays-ci : nou*s^ ne décidons point à Madrid si promptement. Bien loin de juger d'une pièce que nous entendons pour la première fois, noué' qous défions de ses beautés tant qu'elle n'esfr que dans la bouche des acteurs; quelque bien afTec$és que nous en soyons, 'nous suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous l'ayons lue; et véritablement elle ncnous fait pas toujours, sur le. papier, le mêïi^e plaisir qu'elle nous a fait sur la'y§cène. •
- Nous examinons donc scrupuleusement, poursuivit-il, un poëme atant que dé l'estimer;- la réputation de son auteur, quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega même et Cal- (Jeroii ^^donnoient des nouveautés , ils trouvoienl des juges sévères dans leuES admirateurs, qui ne les ont élevés au comble dje la gloire qu'après avoir Jugé qu'ils en étoieAt dignes. - ^ • ^
' Nous ayons parlé plusieurs fois deX<ope ^e Vega. Quant à D. Pierre Galderon de La Barca, aateur dramatique espagnol, on a de lui neuf volumes in-4° de coHnédies dooft les dénoûmems sont sortout estimés , et sixYolumes d* autos sacramentales, espèces de ccmipositîons dramatiques qui n'ont que des personnages allégoriques pour .interlocuteurs.
Ni Lope de Vegii ni Calderoa ne- sont allégués par Le Sage comme des auteurs espa|pnols, mais comme des emblèmes par lesquels il yeut désigner Pierre Corneille et Jeav Racine , pour les mettre au-dessus de ce nenUeur de ikirù^ue doot se^ admirateurs faisoient le poète' à la mode et le grand maHre du théâtre^
Oli parbleu ! interrompit le clievalieij de Saint-JaC'ques^ nous ne sommes pas si timides que messieurj^ les Castillans. Nous n'attendons point, pour décider, qu'une pièce soit imprimée. Dès I9 première représentation nous en ftonnoissons tout le prix. Il n'est pas mêipe besoin que nous l'écoutions fort attentivement. Il suffit que nous sachions que ç^^est une pfoduction (^ don Gabriel, pour être persuadés qu'elle est sans défaut. Les ouvrages de ce poète doivent servir d'époque à la naissance du ion goût. Les Jjope ^ les Calderon n'étoie<|t que dés apprentis en ccJmparaison de ce grand maître du théâtre. Le gentilhomme, qui regardoit Lope et Calderon comme lès Sophocles et les Euripides des Espagnols, futchoqijé de ce discours jéipéràire. Il s'échauffa. Quel sacrilège dramatique! s'écria-t-il d'un ton animé. Puisque vous m'obligez, messieurs, à juger sur une première represdntatioH, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre à(pi Gabriel. Loin de la regarder comme un chef-d'œuvre, je la trouve fort défectueuse. C'est un poëme farci de traits plus brillants que solides. Les 'tsois quarts des vers sont mauvais ou maf^imés, ^ les caractères mal formés où mal soutenus'^ et les pensées., souvent toès obscures.
. ' Les vers mal rimes étoient , en effet , ime des censures que i*on articuloit le plus communément contre^Yoltàire. J.-B. l^ousseau lui reprochoit crûment
.. Le fatras de Bjfébeuf 'EnguenHlé des rimes du Pont-Neuf.
Gilbert, long-temps .après, tRomphi^it de* renouveler cette accu-
. satioly :
On auroit beau montrer tous ses vers faits sans tflt, D*une*moitié de rime habillés au hasard*