LIVRE X, CHAP. VI. Saî
honorable dans les deux premiers volumes de mon histoire.
Je fus si étonné de cette rencontre, qu'au lieu d'aborder le moihe , je demeurai inimobile pendant quelques moments ; ce qui lui donna le temps de s'éloigner de moi. Juste ciel! dis-je en moi-même, vit-on jamais deux visages plus ressemblants ? Que faut-il que je ^ense? dois-je croire que c'est don Raphaël? puis-je m'imaginer que ce n'est pas lui ? Je me sentis trop curieux de savoir la vérité , pour en demeurer là. Je me fis enseigner lé chemin du couvent des chartreux , où je me rendis sur-le-champ, dans l'espérance d'y revoir mon homme quand il y revieqdroit, et bien résolu de l'arrêter pour lui parler. Je n'eus pas besoin de l'attendre pour être au fait ; en arrivant à la porte du cou* vent, Urt autre visage de ma coimoissance tourna mon doute en certitude ; je reconnus dans le frère portier Ambroise de La'méla , mon ancien valet. Vous vous imaginer bien que ce ne fut pas sans un extrême étonnement.
Notre surprise fut égale de part et d'autre de nous retrouver dans cet endroit. West-ce pas une illusion ? lui dis-je en le saluant. Êst*ce en effet un de mes amis qui s'offre à ma vue ? Il ne me reconnut pas d'abord , ou bien il feignit de ne me pas remettre ; ce qui est plus vraisemblable : mais , considérant que la feinte étoit inutile, il prit l'air d'un homme qui tout à coup se ressouvient d'une chose oubliée. Ah! seigneur Gil Blas, s'écria-t-il , pardon si j'ai pu vous méconnoître. Depuis que je vis dans ce lieu saint , et que je m'attache à remplir les devoirs prescrits par nos règles , je
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perds ÎAsensiblement la mémoire de ce que j'aî vu dans le monde; les images du siècle s'effacent de mon souvenir.
J'ai , lui dis-je , mie véritable joie de vous revoir ^ après dix ans , sous un habit si respectable. Et moi., répondjt-il, j'ai honte d'en paroître revêtu devant un homme qui a été témoin de la vie coupable que j'ai n^enée. Cet habit me la reproche sans cesse. Hélas! ajouta-t-il en poussant un soupir , pour être digne de le porter, il faudroit que j'eusse toujours vécu dans l'innocence ! A ce discours qui mç charme , lui répliquai-je , mon cher frère , on voit clairement que le doigt du Seigneur vous a touché. Je vous le répète , j'en suis ravi , et je meurs d'envie d'apprendre de quelle manière miraculeuse vous êtes entrés dans la bonne voie , vous et don Raphaël; car je suis persuadé que c'est lui qua je viens de rencontrer dans la ville, habillé en chartreux. Je me suis repenti de ne l'avoir pas arrêté dans la rue pour lui parler, et je suis venu ici l'attendre pour réparer ma faute quand il rentrera.
Vous ne vous êtes point trompé , me dit Laméla , c'esyt don Raphaël lui-même que vous avez vu; et quant au détail que vous demandez, le voiqi : Après nous être séparés de vous auprès de Ségorbe, nous prîmes , le fils de Lucinde et moi, la route de Valence, dans le dessein d'y faire quelque nouveau tour de notre métier. Le hasard voulut un jour que nous entrassions dans l'église des Chartreux , dans le temps que les re- Ugieux psalmodioient dans le chœur. !Nous nous atta^ diâmes à les considérer, et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d'honorer la vertu.