LIVRE X, CHAP. VI. SaS
Nous admirâmes la ferveur avec laquelle ils prioient Dieu, leur air mortifié et détaché des plaisirs du siècle, de même que la sérénité qui régnoit sur leurs visages, et qui marquoit si bien le repos de leurs consciences.
En faisant ces observations , nous tombâmes Tiin et l'autre dans une rêverie qui nous» devint salutaire : noui comparâmes en nous-mêmes nos mœurs avec celles de ces bons religieux , et la différence que nous y trouvâmes nous remplit de trpubléiet d'inquiétude. Laméla, me dit don Raphaël , lorsque nous fûmes hors dé l'église , comment te sens-tu affecté de ce que nous venons de voir? Pour moi, je ne puis te le celer, je n'ai pas l'esprit .tranquille. Des mouvements^ qui me sont inconnus m'agitent , et , pour la première fois de ma vie , je me reproche mes iniquités. Je suis dans la même disposition , lui répondis-je : les mauvaises dctions que j'ai faites se soulèvent dans cet instant contre moi , et mon cœur, qui n'a voit jamais senti de remords , en est présentement déchiré. «Ah! cher Ambroise, reprit mon camarade , nous sommes deux brebis égarées que le Père céleste , par pitié , veut ramener au bercail ! C'est lui , mon enfant , c'est lui qui nous appelle. Ne soyons point sourds à sa voix ; renonçons aux fourberies , quittons le libertinage où nous' vivons , et commençons dès aujourd'hui à travailler sérieusement au grand ouvrage de notre sàlut ; il faut passer le reste de nos jours dans ce couvent, et les consacrer à la pénitence. .'
J'applaudis au sentiment de Raphaël , continua le frère Ambroise ; et nous formâmes la généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l'exécuter, nous nous adressâmes au père prieur , qui ne sut pas sitôt
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notre dessein, que, pour éprouver notre vocation, îi nous fit donner des cellules et traiter comme des religieux pendant une année entière. !Nous suivîmes les règles avec tant d'exactitude et de constance , qu'on nous reçut parmi les novices. Nous étions si contents de notre état et si pleins d'ardeur, que nous soutînmes courageusement les travaux du noviciat. Nous fîmes ensuite profession , après quoi don Raphaël , ayant paru doué d'un génie propre aux affaires, fut choisi pour soulager un vieux père qui étoit alors procureur. Le fils de Lucinde, qui ne respiroit que le recueille* ment intérieur , auroit mieux aimé employer tout son temps à la prière ; mais il fut obligé de sacrifier son goût pour l'oraison au besoin qu'on avoit de lui. Il acquit ui^e si parfaite connpissance des intérêts de la maison^ qu'on le jugea capable de remplacer le vieux procureur, qui mourut trois ans après. Don Raphaël exerce actuellement cet emploi ; et l'on peut dire qu'il «'en acquitte au grand content einent de tous nos pères , qui louent fort sa conduite dans l'administration de notre temporel. Ce qu'il y a de plus surprenait, c'est que , malgré le soin dont il est chargé de recueillir nos revenus , il ne paroît occupé que de l'éternité. IjCS affaires lui laissent-elles un moment de repos? il se plonge dans de profondes méditations. En un mot , c'e^ un des meilleurs sujets de ce. monastère;
J'interrompis dans cet endroit Laméla par un transport de joie que je fis éclater à la vue de Raphaël qui arriva. Le voici, m'écriai-je , le voici ce saint procureur que j'attendois avec impatience! En même temps je courus au-devant de lui, et je le tins pendant quelques