LIVRE X, CHÀP. VIII
Scipion, qui s'aperçut de mon désordre, prit pour moi la pdrole, et fit les frais des louanges que je devois à cette aimable personne. Pour elle , qui ne fat point éblouie de ma figure en robe de chambre et en bonnet de nuit, elle me salua sans être embarrassée de sa contenance, et me fit un compliment qui acheva de m'enchanter, quoiqu'il fût des plus communs. Cependant, tandis que mon secrétaire , Basile et sa fille se faisoient réciproquement des civilités , je revins à moi , et , comme si j'eusse voulu compenser le stupide silence que j'avois gardé jusque-là, je passai d'une extrémité à l'autre. Je me répandis en discours galants, et parlai avec tant de vivacité, que j'alarmai Basile, qui, me considérant déjà comme un homme qui àlloit tout mettre en usage pour séduire Antonia, se hâta de sortir avec elle de mon appartement, dans la résolution peutêtre de la soustraire à mes yeux pour jamais.
Scipion, se voyant seul avec moi, me dit en souriant: Seigneur de Santillane , autre ressource pour vous contre l'ennui ! Je ne savois pas que votre fermier eût une fijle si jolie ; je ne l'avois point encore vue , j'ai pourtant été deux fois chez lui. Il faut qu'il ait grand soin de la tenir cachée, çt je le lui pardonne. Malepeste! voilà un morceau bien friand! Mais, ajouta-t-il, je ne crois pas qu'il soit nécessaire qu'on vous le dise ; elle vous a d'abord ébloui; je m'en suis aperçu. Je ne m'en défends pas, lui répondis-je. Ah! mon enfant, j'ai cru voir une substance céleste : elle m'a tout à coup embrasé d'amour; la foudre est moins prompte que le trait qu'elle a lancé dans mon cœur'.
Vous me ravissez, reprit mon secrétaire avec trans-
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port, en m'apprenant que vous êtes enfin devenu arnou^ reux. Il vous manquoit une maîtresse pour jouir d'un parfait bonheur dans votre solitude. Grâces au ciel , vous y avez présentement toutes vos commodités! Je sais bien , continua-t-il , que nous aurons un peu de peine à tromper la vigilance de Basile , mais c'est mon affaire ; et je prétends avant trois jours vous procurer un entretien secret avec Antonia. Monsieur Scipion , lui dis-je, peut-être pourriez-vous bien ne me pas tenir parole , quelque talent que vous ayez pour les amoureuses négociations ; mais c'est ce que je ne suis pas curieux d'éprouver. Je ne veux point tenter la vertu 4e cette fille , qui me paroît mériter que j*aie d'autres sentiments pour elle. Ainsi, loin d'exiger de votre zèle que vous m'aidiez à la déshonorer , j'ai dessein de l'épouser par votre entremise, pourvu que son cœur ne soit pas prévenu pour un autre. Je ne m'attendcMs pas , dit-il^ à vous voir prendre si brusquement le parti de vous marier. Tous les seigneurs de village , à votre place, n'en useroient pas si honnêtement; ils n'auroient sur Antonia des vues légitimes qu'après en avoir eu d'autres inutilement. Au reste, ajouta -t- il, ne vous imaginez point que je condamne votre amour; au contraire, je l'approuve fort. La fille de votre fermier mérite Thonneur que vous lui voi^^ faire, si elle peut vous donner un cœur .tout neuf et sensible à vos bontés. C'est, ajouta-t-il, ce que je saurai dès aujourd'hui par la conversation que j'aurai avec son père , et peut-être avec elle.
Mon confident étoit un homme exact à tenir ses promesses. Il alla voir secrètement Basile , et le soir il