‹ Œuvres de Le SageChapitre 190 sur 321 · LIVRE X, CHAP. VIII. 34r · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. VIII. 34r

Buenotrigo ^ est en état, Dieu merci, de la doter, el je veux qu'elle vous donne à souper, si vous lui donnez à dîner. En un mot, le revenu de ce château n'est que de cinq cents ducats, je le ferai monter à mille en faveur de ce mariage.

J'en passerai par tout ce qu'il vous plaira, mon cher Basile, lui répliquai-je; nous n'aurons point ensemble de dispute d'intérêt. Nous sommes tous deux d'accord; il ne s'agit plus que d'avoir le consentement de votre fille. Vous avez le mien, me dit-il, est-ce que cela ne suffit point? Pas tout-à-fait, lui répondis-je ; si le votre m'est nécessaire , le sien l'est aussi. Le sien dépend du mien, reprit-il; je voudrois bien qu'elle osât souffler devant moi! Antonia, lui repartis -je, soumise à l'autorité paternelle , est prête sans doute à vous obéir aveuglément; mais je ne sais si dans cette occasion ^lle le fera sans répugnance; et, pour peu qu'elle en eût, je ne mè consolerois jamais d'avoir fait son malheur; enfin ce n'est pas assez que j'obtienne de vous sa main, il faut qu'elle souscrive au don que vous m'en faites. Oh dame! dit Basile, je n'entends pas toutes ces philosophies : parlez vous-même à Antonia , et vous verrez , ou je me trompe fort , qu'elle ne demande pas mieux que d'être votre femme. En achevant ces paroks , il appela sa fille, et me laissa un moment avec elle.

Pour profiter d'un temps si précieux, j'entrai d'abord en matière : Belle Antonia, lui dis-je , décidez de mon sort. Quoique j'aie l'aveu de votre père , ne vous ima-

' De Bueno tn'go , de bon froment. Voilà un surnom qui est un Trai titre de noblesse pour un laboureur ! Trigo vient du latin triticum > blé.

34a GIL BLAS.

gînez pas que je veuille m'en prévaloir pour faire violence à vos sentiments. Quelque charmante que soït votre possession, j'y renonce si vous me dites que je ne la devrai qu'à votre seule obéissance. C'est ce que je n'ai garde de vous dire, me répondit Antonia en rougissant un peu; votre recherche m'est trop agréable pour qu'elle me puisse faire de la peine , et j'applaudià au choix de mon père, au lieu d'en murmurer. Je ne sais, continua-t-elle, si je fais bien ou mal de vous parler ainsi; mais si vous me déplaisiez, je serois assez franche pour vous l'avouer; pourquoi ne pourrois-je pas vous dire le contraire aussi librement ?

A ces mots, que je ne pus entendre sans en être charmé, je mis im genou à terre devant Antonia; et, dans l'excès de mon ravissement, lui prenant une de ses belles mains, je la baisai d'uti air tendre et passionné. Ma chère Antonia^ lui dis-je , votre franchise m'enchante; continuez, que rien ne vous contraigne; vous parlez à votre époux , que votre âme se découvre toute entière à ses yeux. Je puis donc me flatter que vous ne me verrez pas sans plaisir lier votre fortune à la mienne. Basile, qui arriva dans cet instant, m'empêcha de poursuivre. Impatient de savoir ce que sa fille m'avoit répondu , et prêt à la gronder si elle eût marqué la moindre aversion pour moi , il vint me rejoindre. Eh bien! me dit-il, êtes- vous content d'Antonia? J'en suis si satisfait, lui répondis-je, que je vais dès ce moment m'occuper des apprêts de mon mariage. En disant cela, je quittai le père et la fille pour aller tenir conseil là-dessus avec mon secrétaire.

Page 1