LIVRE X, CHAP. K
^ntois déjà, le plaisir d'être libre et maître de mes actions. J'ëtois sans^ argent et sans pain , n'importe ; je n'a vois point de lé<çons à étudier ni de ^thèmes à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes comn^encèrent à refuser le service. Je n'avois point encore fait de si longs voyages. Il fallut m'arrêter pour me reposer. Je m'assis au pied d'un arbre qui bordoitle grand chemin; là, pour ra'amusel*, je tirai mon rudiment que j'avois dans ma poche, et lé parcourus en badinant; puis, venant à me ^uvenir des férules et des (;pups de fouet qu'il m'avoit fait recevoir, j'en déchirai les feuillets en disant avec colère : Ah! chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs " ! Tandis que j'assouvissois ma vengeance, en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons et de conjugaisons , il passa par là un hermite à barbe blanche, qui portoit de larges lunettes, et qui avoit un air vénérable.
' Image naïve et fidèle du dégoût que donnoient autrefois pour Tétude les rudiments barbares et les méthodes -vicieuses employées dans tous les coUé^ pour renseignement du latin et le malheur de la jeunesse. Même au commencement du dix-huitième siècle, ces horribles sottises n*étoîent pas encore proscrites. Les prinibës de Lorraine, fils du duc Léopold , étoient élevés au collège des jésuites de Pontrà» lifoQSSon. C*étoit une très bonne idée de leur auguste père de faire donner à cet princes une éducation commune avec les autres citoyens ; mais renseignement de ce temps les avpit rebutés, au point que le jeune prince Clément , à qui une très pauvre femme, vieille, aveugle et «stropiée , vint un jour demander Taumône, lui parlant de sa misère qu*ellé prétandoit être la plus grande dn monde , répondit vivement à ce|te infortunée : Ek quoi! ma bonne , par hasard, apprend riez^oas le latin ? U né conaeissoit pas de supplice m de malheur au-dessuâ de cehwL d*étudier son rudiinent. Sachons gré à Le Sage' d'avoir consigné dans son livre l'horreur qu'inspiisoit aux enfants ce chien de li^re , justement mis en pièces par Scipion.
Il s'approcha de moi ; et, s'il me considéra fort attentivement, je Texaminfti bien aussi. Mon petit homme, me dit-il avec un souris, il me semble que nous venons tous deux de nous regarder bien tendrement, et que nous ne ferions point mal de demeurer ensemble dans mon.hermitage, qui n'est qu'à deux cents pas d'ici. Je suis votre serviteur, lui répondis-je assez brusquement, je n'ai aucune envie d'être hermite. A cette réponse, le bon vieillard fit un éclat de rire , et me dit en m'embrassant : Il ne faut pas, mon fils, que mon habit vous fasse peur; s'il n'est pas beau, il est utile ; il' me rend seigneur ' d'une retraite charmante et des villages voisins, dont les habitans m'aiment ou plutôt m'idolâtrent. Venez avec moi, ajouta-t-il , et ne craignez rien; je vous revêtirai d'une jaquette semblable à la mienne. Si vous vous en trouvez bien, vous partagerez avec moi les douceurs de la vie que je mène; et , si vous ne vous en accommodez point , non-seulement il vous sera permis de me quitter, mais vous pouvez même compter qu'en nous séparant je ne manquerai pas de vous faire du bien.
Je me laissai persuader, et je suivis le vieil hermite qui , chemin faisant , me fit plusieurs questions , auxquelles je répondis avec une ingénuité que je n'ai pas
' Uhermite avoît vaison ; les quêteurs et les mendiants éloient alors les Trais seigneurs de tout leur voisinage, sur lequel ilsieyoie&t des contributions -véritablement excessiises. Pai été dans le cas de calculer un jour, pourTadministration d'un bourg , ce que coûtoit à son ressort un seul couvent de franciscains , composé de quinze personnes ; et je trouvai avec surprise que leurs dép^ises annuelles s'élevoient bien plus baut que le revenu du seigneur, la dime da curé et le rôle des tailles.