LIVRE X, CHAP. X
toujours eue dans la suite. En arrivant à riiermitage , il me présenta quelques fruits que je dévorai, n'ayant rien mangé de toute la journée qu'un morceau de pain sec, dont j'avois déjeuné le matin à Phôpital. Le SO" litaire, me voyant si bien jouer des mâchoires, me dit : Courage, mon enfaqt, ne ménage point mes fruits; j'en ai, grâce au ciel, une ample provision. Je ne t'ai pas amené ici pour te faire -mourir de faim. Ce qui étoit très véritable, car une heure après notre arrivée il aUuma du feu, embrocha un gigot de mouton; et, tandis que je tournois la broche , il dressa une petite table qu'il couvrit d'une serviette assez malpropre, et sur laquelle il mit deux couverts, l'un pour lui, et l'autre pour moi.
Quaod la viande fut cuite, il la tira de la broche, et en coupa' quelques pièces pour notre souper , qui ne fut pas un repas* de brebis, puisque nous bûmes d'un excellent vin doiît il avoit aussi bonne provision. Eh bien! mon poulet^ me dit-il lorsque nous fûmes hors de table , es-tu content de ^npn ordin^e ? ne vaut-il pas bien celui dejton hôpital? Voilà de quelle façon tu seras traité tous les jours, si tu demeures avec moi. Au reste, poursuivit -il, tune feras dans cethermitage que ce qu'il te plaira. J'exige de toi seulement que tu m'accompagnes toutes les fois que j'irai quêter dans les villages voisins; tu me serviras à conduire un bourriquet chargé de deux paniers que les paysans charita* blés remplissent ordinairement d'œufs, de pain, de viande et de poisson. Je ne .te demande que ceh. Il me semble que ce n'^est pas trop exiger de toi. Oh ! je ferai, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous
ne m'obligiez point à apprendre le latin. Le frère Chrysostôme, c'étoit le nom du vieil hermite, ne put s-empêcher de rire de ma naïveté , et m'assura de nouveau qu'il ne prétendoit pas gêner mes inclinations.
Nous allâmes dès le lendemain à la quête avec Tânon que je menois par le licou. Nous fîmes une copieuse récolte, chaque paysan se faisant un plaisir de mettre quelque chose dans nos ^ïaniers. L'un y jetoit un pain entier, l'autre une grosse pièce de lard ; celui-ci iine oie farcie, celui-là une perdrix. Que vous dirai-je? Nous apportâmes au logis des vivre&pour plus de huit jours, ce qui marquent bien l'estime et l'amitié que les villageois avoient pour le frère. Il est vrai qu'il leur étoit d'une grande utilité : il leurdonnoit des conseils quand ils venoient le consulter; il remettoit la paix dans les ménages où régnoit la discorde , et marioit les filles qui lui paroissoient fatiguées du célibat; savoitril que deux riches laboureurs étoient mal ensemble? il lesalloit voir, et il fai^it si bien qu'il les réconcilioit; enfin il avoit des remèdes pour mille sortes de maladies , et apprenoit des Àraisons aux femmes qui souhaitoient d'avoir des enfants.
Vous voyez, par ce que je viens de dire, que j'étois bien nourri dans mon hermitage. Je n'y étois pas plus mal couché : étendu surde bonne paille fraîche, ayant sous ma tête un coussin de bure, et sur le corps une couverture de la même étoffe, je ne faisois qu'un somme qui duroit toute la nuit. Le frère Chrysostome, qui m'avoit fait fête d'un habillement d'hermite, m'en fit un lui-même d'une de ses vieilles robes ^ et me