LIVRE î, CHÀP. X
du frère Cliryéostôme passèt^ent des mains d'un voleur dans celles d'une voleuse.
Je pleurai la^ perte de mon argent, comme oh pleure la mort d'un fils unique ' ; et si mes larmes ne me firent pas rendre ce que j'avois perdu , elles furent cause du mœns que j'excitai la compassion de quelques personnes <jui les virent couler, et entre autres du curé de Galves, qui passa près dé moi par hasard. Il parut touché du triste état où j'étois , et m'emmena au pres^ bytère avec lui. Là , pour gagner ma confiance , ou plutôt pour me tirer les vers du nez , il commença par me plaindre. Que ce pauvre enfant^ s'écria-t-il d'un air plein de compassion , est digne de pitié de n'avoir personne qui prenne soin de lui ! Faut-il s'étonner si , livré à lui-même dans un âge si tendre , il a commis une mauvaise action ? Les hommes, pendant le cours de leur vie, ont biéh de la peine à s'en défendre. Ensuite, m'adressant la parole r Mon fils, ajouta-t-il, de queli endroit d'Espagne êtes-vous, et qui sont vos parents ? Vous avez l'air d'un garçon de famille. Parlezmoi confidemment , et comptez que je ne vous abandonnerai point.
Le curé, par ce discours politique et charitable, m'engagea insensiblement à lui découvrir toutes mes affaires^ ce que je fis avec beaucoup d'ingénuité, ^e lui avouai tout, après quoi il me dit : Mon ami , quoiqu'il ne convienne guère aux hermites de thésauriser, ^ela ne diminue pas votre faute : en volant le frère Chry-
* Un ancien poëte a dît précisément que Ton donne à l'argent .jïerdu des larmes véritables :
Pioratur lacrymis amissa pecunia veris.
sostôme, vous avez toujours péché conire l'article dû Décalogue qui défend de dérober; mais ce qui doit vous consoler, c'est que je me charge d'obliger l'hôtesse à rendre l'argent, et de le faire tenir au frère dans son hermitage : vous pouvez dès à présent avoir la conscience en repos là-dessus. C'étoit, je vous l'avoue, de quoi je ne m'inquiétois guère. Le curé, qui avoit son dessein , n'en demeura pas là. Mon enfant^ poursuivitil, je veux m'intéresser pour vous , et vous procurer une bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un muletier , à^ mon neveu le chanoine de la cathédrale de Tolède. Il ne refusera pas , à ma prière , de vous recevoir au nombre de ses laquais , qui sont chez lui comme autant de bénéficiers qui vivent grassement du revenu de sa prébende : vous serez là parfaitement bien ; c'est une chose dont je puis vous assurer:
Cette assurance fut si consolante pour moi , que je' ne songeai plus ni à mon sac ni aux coups de fouet que j'avois reçus. Je ne m'occupai l'esprit que du plaisir de vivre en bénéficier. Le jour suivant , tandis qu'on me faisoit déjeuner, il arriva, selon les ordres du curé, un muletier au presbytère avec deux mules bâtées et bridées. On lii'aida à monter sut l'une , le muletier s'élança sur l'autre, et nous primes la route de Tolède. Mon compagnon de voyage étoit un homme de belle humeur, et qui ne demandoit qu'à se réjouir aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il,' vous avez un bon ami dans monsieur le curé de Galves. 11 vous le fait bien voir. Il ne pouvoit vous donner une meilleure preuve de son affection , que de vous placer auprès de son neveu le chanoine, que j'ai l'honneur de c<wmoître,