LIVRE X, CHAP. X
OÙ il y avoit beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu'à douze personnes à table. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que chacun mangeoit sans rien dire, à la réserve d'un seul homme ^ qui, parlant sans cesse à tort et à travers, compensoit par son .babil le silence des autres. Il faisoit le bel esprit, débitoLt des contes, et s'efforçoit par de bons mots de réjouir la compagnie , qui de temps en temps écktoit de rire , moins à la vérité pour applaudir à ses saillies que pour s'en moquer.
Pour moi , je faisois si peu d'attention aux discours de cet original, que je me serois levé dé table sans .pouvoir rendre compte de ce qu'il avait dit, s'il n'eût trouvé moyen de m'intéresser dans ses discours. Messieurs, s'écria-t-il sur la fin du repas, tout ce que je vous ai dit n'est rien en comparaison de ce que je vais vous dire; je vous g$rde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jours passés à r|rehevêcbé de Seville. Je la tiens d'un bacheher de ma connoissance , qui en a , dit-il , été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion ; je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne, et je n'y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidèle, et m'apprit même ce quej'ignorois, c'est-à-dire ce qui s'étoit passé dans la salle après mon départ : je vais vous le raconter.
A peine eus -je pris la fuite, que les Maures, qui, suivant l'ordre de la pièce qu'on représentoit, dévoient m'enlever, parurent sur la scène, dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon où ils me croyoient endormi ; mais quand ils voulurent se jeter
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sur le roi dé Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc ^. Aussitôt la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine : les uns m'appellent, les autres me font chercher : celui-ci crie, et celui-là me donne à tous les diables. L'archevêque, apercevant que le trouble et la confusion régnoient derrière le théâtre , en demanda la cause. A la voix du prélat , un page, qui faisoit le Gracioso dans la pièce, accourut, et dit àpsa grandeur : Monseigneur, ne craignez plus que les Maures fassent prisonnier le roi de Léon, il vient, grâces à Dieu, de se sauver avec son habillement royal. Le ciel en soit loué! s'écria l'archevêque. Il a parfaitement bien fait de fuir les ennemis de notre religion et d'échapper aux fers qu'ils lui préparoient. Il sera sans doute retourné à Léon, la capitale de son royaume. Puisse-t-il y arriver sans malencontre! Au reste, je défends qu'on suive ses pas; je serois fâché que sa majesté reçût quelque mortification de ma part. Le prélat ayant parlé de cette sortg , ordonna qu'on lût mon rôle, et qu'on achevât la comédie.
' Terme du jeu d'échecs. Le roc est une pièce qu'on appelle autrement la tour. On dit même roquer, mettre le roc auprès du roi , qu'on passe par.-derrière.
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