LIVRE X, CHAP. XL
dant à soir sentiment , je me préparai à prendre l'empreinte de la clef; ce qui 'fut exécuté un beau matin, tandis que mon vieux patron faisoit une yisite au père Alexis, avec lequel il avoit ordinairement de fort longs entretiens. Je n'en demeurai pas là : je me servis de la clef pour o^vrir le coffre -fort, qui, se trouvant .rempli de grands et de petits sacs, me jeta dans un embarras charmant. Je ne savois lequel choisiz^, tant je me sentois d'affection pour les uns et pour les autres; néanmoins, comme la peur d'être surpris ne me per- Hiettoit pas de faire un long examen , je me saisis à t^ut hasard d'un des plus gros. Ensuite , ayant refermé le coffre et remis la clef derrière la tapisserie, je sortis de la chambre avec ma proie , que j'allai cacher dans une petite garderobe , en attendant que je pusse la remettre au jeune Velasquez qui m'attendoit dans une maison où il m'avoit donné rendez-vous, et que je rejoignis promptement en lui apprenant ce que je venois de faire. Il fut si cAitent de moi , qu'il m'accabla de caresses, et m'offrit généreusement la moitié des espèces qui étoient dans le sac; ce que je refusai. Non, non, monsieur, lui dis-je, ce premier sac est pour vous seul; servez-vous-en pour vos besoins. Je retournerai incessamment au coffre-fort, où, grâces au ciel, il y a de l'argent pour nous deux. En effet , trois jours après j'enlevai un second Bac, où il y avoit, ainsi que dans le premier , cinq cents écus , desquels je ne voulus accepter que le quart, quelques instances que me fît Gaspard pour m'obliger à les partager avec lui fraternellement.
Sitôt que ce jeime homme se vit si bien en fonds,
Agô ait BLAS.
et par contsé<{uent en état de satisfaire la passion qu'il a voit pour les femmes et pour le jeu, il s'y abandonna tout entier ; il eut le malheur de s'entêter d'une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissent en peu de temps les plus gros patrimoines. 11 se jeta pour elle dans une dépense effroyable , ce qui me mit dans la nécessité de rendre tant de visites au coffre -fort, que le vieux Yelasquez s'aperçut enfin qu'on le voloit. Scipion, me dit-il un matin, il faut que je te découvre mon cQ^xxr : quelqu'un me vole , mon ami; on a ouvert Tnon coffre-fort ; on en a tiré plusieurs sacs ; c'est un fait constant Qui doisrje accuser de ce larcin? ou plutôt, quel autre que mon fils peut l'avoir fait? Gaspard sera furtivement entré ,dans ma chambre , ou bien tu l'y auras toi-même introduit ; car je suis tenté de te croire d'accord avec, lui ^ quoique vous paroisûez tous deux fort mal ensemble. Néanmoins, ajouta-t-il, je ne veux pas écouter ce soupçon , puisque le père Alexis m'a répondu de ta fidélité. Je ré|l>ondis que , grâces à Dieu, le bien d'autrui ne me tentoit point, et j'accompagnai ce mensonge d'une grimace hypocrite qui me servit d'apologie*
Effectivement le vieillard ne m'en parla plus; mais il ne laissa pas de m'envelopper dans sa défiance; et, prenant des précautions contre nos attentats, il fit mettre à son coffre -fort une nouvelle serrure, dont il porta toujours depuis la clef dans ses poches. Par ce moyen , tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes fort sots, particulièrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire la même dépense pour sa nymphe , craignit d'être obligé de ne la plus voir. Il eut pour-