‹ Œuvres de Le SageChapitre 216 sur 321 · LIVRE X, CHAP. XI. SgS · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XI. SgS

de Tavis important que tu viens de me donner. Gaspard , poursuivit-il en élevant sa voix, Gaspard en veut à mes jours ! Ah ! fils ingrat , monstre qu'il eût mieux valu étouffer en naissant que laisser vivre pour devenirv unparricide , quel sujet as-tu d'attenter sur ma vie ? Je te fournis tous les ans une somme raisonnable pour tes plaisirs, et tu n'es pa» content! Faut-il donc, pour te satisfaire , que je te permette de ruiner ta sœur et de dissiper tous mes biens? Ayant fait cette apostrophe amère , il me recommanda le secret , et me dit de le laisser seul songer à ce qu'il avoit à faire dans une con*joncture si délicate.

3'étois fort en peine de savoir quelle résolution prendroit ce père infortuné , lorsque le même jour il fit appeler Gaspard , et lui tint ce discours sans lui rien témoigner de ce qu'il avoit dans l'âme : Mon fils , j'ai reçu une lettre de Mérida, d'où l'on me maïide que si vous voulez vous marier, on^ous offre une fille de quinze ans , parfaitement belle, et qui vous apportera une riche dot. Si vous n'avez point de répugnance pour le mariage , nous partirons demain au lever de l'aurore pour Mérida; nous verrons la personne qu'on vous propose ; si elle est de votre goût , vous l'épouserez; et si elle ne l'est pas , il ne sera plus parlé de ce mariage. Gaspard, entendant parler d'une riche dot, et croyant déjà la tenir , répondit sans hésiter qu'il étoit prêt à faire ce voyage ; si bien qu'ils partirent le lendemain dès la pointe du jour, tous deux seuls, et montés sur de bonnes mules.

Quand ils furent dans les montagnes de Fésîra , et dans un endroit aussi chéri des voleurs que redouté

des passants , Baltazar mit pied à terre , en disant à son fils d'en faire autant. Le jeune homme obéit , et demanda pourquoi , dans ce lieùplà , on le faisoit des* cendre de sa mule. Je vais te l'apprendre, lui répondit le vieillard en l'envisageant avec des yeux où sa douleur et sa colère étoient peintes : Nous nHrons point à Mérida ; et Thymen dont je t'ai parlé n'est qu'une fable que j'ai inventée pour t'attirer ici. Je n'ignore pas , fils ingrat et dénaturé, le forfait que tu médites. Je sais qu'un poison préparé par tes soins me doit être présenté; mais, insensé que tu es, as-tu pu te flatter que tu m'ôterois de cette façon impunément la vie ? Quelle erreur! Songe que ton crime seroit bientôt découvert, et que tu périrois par la main du bourreau. Il est , continua-t*il , un moyen plus sûr de contenter ta rage. Sans t'exposer à une mort ignominieuse; nous sommes, ici sans témoins , et dans un endroit où se commettent tous les jours des assasinats ; puisque tu es si akéré de mon sang , enfonce ton poignard dans mon sein : on imputera ce meurtre à des brigands. A ces mots Baltazar, découvrant sa poitrine, et marquant la place de son cœur à son fils : Tiens , Gaspard , ajouta-t-il , poibs^moi là un coup mortel , pour me punir d'avoir produit un scélérat comme toi !

Le jeune Velasquez, frappé de ces paroles comme d'un coup de tonnerre , bien loin de chercher à se justifier , tomba tout à coup sans sentiment aux pieds de son père. Ce bon vieillard, le voyant dans cet état qui lui parut un commencement de repentir, ne put s'empêcher de céder à la foiblesse de la paternité ; il s'empressa de le secourir; mais Gaspard n'eut pas sitôt re-

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pris l'usage de ses sens , que , ne pouvant soutenir la présence d'un père si justement irrité , il fit un effort pour se relever; il remonta promptement sur sa mule, et s'éloigna sans dire une parole. Baltazar le laissa disparoître ; et, l'abandonnant à ses remords, revint à Cordoùe, où six mois après il apprit qu'il s'étoit jeté dans la chartreuse de Séville, pour y passer le reste de ses jours dans la pénitence. ^

* C'est une aventure réelle que Le Sage raconte. Cette scène ef* frayante seroit aussi très dramatique; mais le fonds en est odieux , et de tels détails ne sont guère du ressort de Thalie.

Nous ne chercherons pas non plus à soulever le voile qui couvre les noms véritables des acteurs d*un drame si noir. Goldoni a osé en prendre quelques traits dans Vp^ pièce qui a servi de premier canevas à Testimable comédie de YÉcofe des Pères.

On ne voit pas ici la fin de ce qui a pu arriver à Gaspard Velasquez. Anra-t-il, en effet, passé le reste de ses jours dans la chartreuse de Séville? Il paroit que Le Sage avoit songé à l'en tirer. L'anonyme qui a pris le nom de Le Sage pour donner la mauvaise Suite du roman de Gil Blas , pouvoit avoir su de l'auteur quelle étoit son intention au sujet de Gaspard. Il le fait retrouver par Scipion , qui est retourné au Mexique , et qui est étonné de voir le fils de Velasquez , non-seulement bien corrigé par une longue pénitence , mais tiré de son cloître et devenu un saint évéque. Cet épisode t:urieux n'auroit sans doute pas été indigne de Le Sage; mais il est mal écrit , ainsi que tout le reste de cette suite prétendue du roman de Gil Blas.

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