‹ Œuvres de Le SageChapitre 219 sur 321 · LIVRE X, CHAP. Xfl · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. Xfl

ajouté, c'est que vous n'ayei: de la répugnance à répondre à mes intentions.

Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m'a dit la marquise; j'en suis d'autant plus étonné, que c'est la femme de Cordoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étois surpris qu'elle me fît l'honneur de me proposer isa main, elle qui Uvoit toujours persisté datis la résolution de soutenir jusqu'au bout son veuvage. A quoi elle a reparti qu'ayant des biens considérables, elle étoit bien aise de son vivant d'en faire part à un honnête homme qu'elle chérissoit. Vous êtes apparemment, repris -je, détermine à sauter le fôissé? En petix-tu douter, me répondit-il? La marquise a des biens immenses , avec les qualités du cœur et de l'esprit. Il faudroit que j'eusse perdu le jugement pour labseï* échapper un établissement si avantageux pour moi.

J'approuvai fort \e dessein où mon maître étoit de profiter d'une si belle occasion de faire sa fortune , et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignois de lies voir changer. Heureusement la dame avoit encore plus que moi cette affaire à cœur; et bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu'on sut dans Cordoue que la vieiMe maixjuise d'AIménara se disposoit à épouser le jeune don Mamique de Medratio, les raillet^rs commencèrent à s'égayei* aux dépens de celte veuve ; mfais ils eurent beau s'épuiser en mauvaises plaisanteries, ils ne la détoumèrenit point de sc^ entreprise; elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l'autel. Leurs noces furent célé-

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brées avec un éclat qui fournit une nouvellq matière à la médisance. La mariée , disoit-on , auroit du moins dû par pudeur et par bienséance supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.

La marquise, au lieu.de se montrer honteuse. d'être à son âge femme du chevalier, se livroit sans contrainte à la joie qu'elle en ressentoit. il y eut chez elle un grand repas accompagné de symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse de Cordoue de l'un et de l'autre sexe. Sur la fin du bal,' nos nouveaux mariés s'échappèrentpourgagnerun appartement où ils s'enfermèrent avec une femme de chambre et moi ; ce qui fournit à la compagnie un nouveau sujet d'accuser la marquise d'avoir du tempérament ; mais cette dame étoit dans une disposition bien différente de celle où ils la croyoient tous. Aussitôt qu'elle se vit en particulier avec mon maître, elle lui adressa ces paroles : Don Manrique, voici votre appartement; le mien est dans un autre endroit de cette maison ; nous passerons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mère et son fils. Le chevalier y fut trompé d'abord : il crut que Ja dame ne parloit ainsi que pour l'engager à lui faire une douce violence; et, s'imaginant devoir par politesse paroître passionné , il s'approcha d'elle et s'offrit avec empressement à lui servir de valet de chambre ; mais , bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d'un air sérieux, et lui dit : Arrêtez, don Manrique; si vous me prenez pour une de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur : je ne

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