LIVRE X, CHAP. XII. 4oi
VOUS ai point épousé pour vous faire acheter les avan^ tages que je vous fais par notre contrat de mariage; ce sont iies dons purs de mon cœur, et je n'exige de votre reconnoissance que des sentimens d'amitié. A ces mots elle nous laissa, mon maître et moi, dans notre appartement, et se retira dans le sien avec sa suivante, en défendant absolument au chevalier de l'accompagner. /
Après sa retraite, nous demeurâmes, don Manrique et* moi, fort étourdis de ce que nous venions d'entendre. Scipion, me dit mon maître, te serois^tu attendu au discours que la marquise vient de me tenir? Que pensestu d'une pareille dame ? Je pense , monsieur , que c'est une femme comme il n'y en a point. Quel bonheur pour vous de l'avoir! C'est posséder un bénéfice sans être tenu d'acquitter les charges. Pour moi, reprit don Manrique , j'admire une épouse d'un caractère si estimable , et je prétends* compenser par toutes les attentions imaginables le sacrifice qu'elle fait à sa délicar tesse. Nous continuâmes à nous entretenir de la dame, et nous allâmes ensuite nous reposer, moi sur un grabat dans une garde-robe ,. et mon maître dans un beau lit qu'on lui avoit préparé , et où je crois qu'au fond de scm âme il ne fut pas fâché de coucher seul, quoiqu'il se sentît assez reconjaoissant pour oublier Tâge d'une femme si généreuse.
Les réjouissances recommencèrent le jour suivant^ et la nouvelle mariée parut de si belle humeur, qu'elle donna beau jeu aux mauvais plaisants. Elle rioit t^oute la première de ce qu'ils disoient; elle exçitoit même les rieurs à s'égayer, en se prêtant de bonne grâce i \euv$
Gil Blas. II. 26
4o2 GIL BLAS.
saillies. Le chevalier, de $on côté, ne se montroit pas moins content que son épouse; et l'on eût dit, à l'air tendre dont il la regardoit et lui parloit , qii'il étoit dans le gpût de la vieillesse. Les deux époux eurent le soir une nouvelle conversation, où il fut décidé que, sans se gêner l'un l'autre, ils vivroient de la même façon qu'ils avoient vécu avant leur mariage; Cependant il faut donner cette louange à don Manrique, qu'il fit, par considération pour sa f^mme, ce que peu de maris eussent fait à sa place; il abandonna une petite ^bourgeoise qu'il aimoit et dont il. étoit aimé, ne voulant pas entretenir un commerce qui eût semblé insulter à la conduite délicate que son épouse tenoit avec lui.
Tandis qu'il donnoit de si forties laarques de rèoonnoissance à cette vieille dame, elle les payoit aveo usure, quoiqu'elle les ignorât. EUe le rendit maître de son coffre-fort, qui valoit mieux que celui de Yelasquec. Comme elle avoit réformé sa maiison pendant son veu^ vage, elle la T&xiit sur le même pied oii elle avoit été du vivant de son premier époux ; elle grossit son domestique , remplit ses écuries de die vaux et de mules; en un mot, par ses généreuses bontés^ le chevalier le plus gueux del'ordf e d' Alcantara en devint le plus riche* Vous me demanderez peut-être œ que je gagnai à tout cela : je reçus cinquante pistoles de ma maîtresse , et cent de mon maître , qui de plus me fit son secrétaire avec quatre cents écus d'appointements ; il eut même assez de confiance ea moi pour vouloir que je fusse son trésorier.
Son tpésori?er! m'écriai-je en interrompant Scipi on dans cet endroit, et en. faisant un éclat de rire. Oui ,