‹ Œuvres de Le SageChapitre 26 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. VII. 5i · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. VII. 5i

songeai plus qu'à revoir l'Espagne. Je m'adressai à un joaillier qui me compta la valeur de mon brillant en espèces d'or, et je partis avec une vieille dame espagnole qui alloit à Séville ' dans une chaise roulante.

Cette dame , qui s'appeloit Dorothée, revenoit de voir une de ses parentes établie à Coimbre, et s'en retournoit à Séville, où elle faisoit sa résidence. Il se trouva tant de sympathie entre elle et moi, que nous nous attachâmes l'une à l'autre dès la première journée ; et notre liaison se fortifia si bien sur la route, que la dame ne voulut point, »i notre arrivée, que je logeasse ailleurs que dans sa maison. Je n'eus pas sujet de me repentir d'avoir fait une pareille connoissance. Je n'ai jamais vu de femme d'un meilleur caractère. On jugeoit encore à ses traits et à la vivacité de ses yeux, qu'elle devoit avoir fait racler bien des guitares. Aussi étoit-elle veuve de plusieurs maris de noble race, et vivoit honorablement de ses douaires.

Entre autres excellentes qualités, elle avoit celle d'être très compatissante aux malheurs des filles. Quand je lui fis confidence des miens, elle entra si chaudement dans mes intérêts,, qu'elle donna mille malédic-

* Séville , capitale de l'Andalousie, située dans une contrée fertile, sur le Guadalquivir , autrefois le fleuve Bétis. Un pont de bateaux très hardi est construit sur ce fleuve , et joint la ville à un de ses faubourgs bâti sur l'autre rive. Cette iiille renferme 100,000 habitants ; son enceinte est d'environ i4 milles. (Extrait d'une grande note de M. SmoUett sur Séville, dans sa traduction de Gil Blas en anglois. ) Il pouvoit ajouter que Scipion avoit fondé Italique, près de Séville , et que cette ville a donné trois des meilleurs empereurs romains ^ Trajan , Adrien et Théodose. Ce n'est pas un petit honneur pour la péninsule espagnole d'avoir produit de si grands hommes. Séville est aussi la patrie du célèbre Michel Cervantes.

Sa GIL BLAS.

lions à Zendono. Les chiens d'hommes ! dit-elle d'an ton à fair^ juger qu'elle avoit rencontré en son chemin quelque économe; les misérables! il y a comme cela dans le motide des fripons qui se font un jeu de tromper les femmes. Ge qui me console , ma chère enfant, continua-t-elle, c'est que, suivant votre récit, vous n'êtes ^nullement liée au parjure Biscayen. Si votre mariage avec lui est assez bon pour vous servir d'excuse , en récompense il est assez mauvais pour vous permettre d'en contracter un meilleur quand vous en trouverez l'occasion.

Je sortois tous les jours avec Dorpthée pour aller à réglise , ou bien en visites d'amis ; c'étoit le moyen d'avoir bientôt quelque aventure. Je m'attirai les regards de plusieurs cavaliers. Il y en eut qui voulurent sonder le gué. Us firent parler à ma vieille hôtesse ; mais les uns n'avoient pas de quoi fouiTiir aux frais d'un établissement , et les autres n'avoient pas encore pris la robe virile; ce qui suffisoit pour m'ôter toute envie de les écouter. J'en savois les conséquences. Un jour il nous vint en fantaisie , à Dorothée et à moi , d'aller voir jouer les comédiens de Séville. Us avoient affiché qu'ils représenteroient Lafamosa Comedia, el Embaxador de si-mismo ^ , composée par Lope de Vega Carpio ^. '

' La fameuse comédie, l'Ambassadeur de soi-même. Les Espagnols, peuple si gfaye, cultivent peu la tragédie; toutes leurs pièces de théâtre sont intitulées comédies,

* Lope Félix de Vega Carpio, poëte extrêmement fécond, a laissé vingt volumes d'œuvres choisies, et vingt-cinq autres in«4° de pièces de théâtre ; chaque volume en contient douze. Il y a seulement cent comédies en vers. Ge poëte étonnant fut matié deux fois, ensuite se

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