LIVRE VII, CHAP. VIL
affaire à un chevalier qui n'aimoit pas à servir de conducteur aux infantes pour la gloire de la chevalerie. Je compris qu'il comptoit beaucoup sur ma reconnoissance, et plus encore sur ma misère. Cependant, quoique ces deux choses me parlassent en sa faveur, je rejetai fièrement ce qu'il me proposoit. Il est vrai que , de mon côte, j'^vois deux fortes raisons pour me montrer si réservée : je ne me sentois point de goût pour lui, et je ne le croyois pas riche. Mais lorsque, revenant à la charge, il s'offrit de m'épouser au préalable ^ et qu'il me fit voir réellement que son économat l'avoit mis en fonds pour long-temps, je ne le cèle pas, je commençai à l'écouter. Je fus éblouie de l'or et des pierreries qu'il étala devant moi , et j'éprouvai que l'intérêt sait faire des métamorphoses aussi- bien que l'amour. Mon Biscayen devint peu à peu un autre homme à mes yeux. Son grand corps sec prit la forme d'un taille fine; son teint pâle me parut d'un beau blanc; je donnai un nom favorable jusqu'à son air hypocrite. Alors j'acceptai sans répugnance sa main devant le ciel qu'il prit à témoin de notre engagement. Après cela, il n'eut plus de contradiction à essuyer de ma part. Nous nous remîmes à voyager; et Coimbre vit bientôt dans ses murs un nouveau ménage. .
Mon mari m'acheta des habits de femme assez propres, et me fit présent de plusieurs diamants, parmi lesquels je reconnus celui de don Félix Maldonado. Il ne m'en fallut pas davantage pour deviner d'où venoient toutes les pierres précieuses que j 'a vois vues , et pour être persuadée que je n avois pas épousé un rigide observateur du septième article du Décalogue. Gil£la$. II. 4
Mais, me considérant comme la cause première de ses tours de mains, je les lui pardonnois. Une femme excuse jusqu'aux mauvaises actions que sa beauté fait commettre. Sans cela, qu'il m'eût paru un méchant homme !
Je fus assez contente de lui pendant deux ou trois mois. Il avoit toujours des manières galantes, et sembloit ra'aîmer tendrement. Néanmoins les marques d'amitié qu'il me donnoit n'étoient que de fausses apparences : le fourbe me trompoit, et me préparoît le traitement que toute fille séduite par un malhonnête homme doit attendre de lui. Un matin, à mon retour de la messe, je ne trouvai plus au logis que les murailles; les meubles, et jusqu'à mes bardes, tout avoit été emporté. Zendono et son fidèle valet avoient si bien pris leurs mesures, qu'en moins d'une heure le dépouillement «ntier de la maison avoit été fait et parfait; de manière qu'avec le seul habit dont j'étois vêtue , et la bague de don Félix qu'heureusement j 'a vois au doigt, je me vis, comme une autre Ariane, abandonnée par un ingrat. Mais je t'assure que je ne m'amusai point à faire des élégies sur mon infortune. Je bénis plutôt le ciel de m'avoir délivrée d'un scélérat qui ne pouvoit manquer de tomber, tôt ou tard entre les mains de la justice. Je regardai le temps que nous avions passé ensemble comme un temps perdu que je ne tarderois guère à réparer. Si j'eusse .voulu demeurer en Portugal, et m'attacher à quelque femme de condition, j'en aurois trouvé de reste; mais^ soit que j'aimasse mon pays, soit que je fusse entraînée par la force de mon étoile qui m'y préparoit une meilleure fortune, je ne