‹ Œuvres de Le SageChapitre 278 sur 321 · LIVRE XII, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAP. I

qui doit trouver grâce. Le chevalier me dit donc des merveilles de cette Estelle ; et, sur le portrait qu'il me fit de sa persomie , je ne doutai point que ce ne fût Laure, cette même Laure dont j'ai tant parlé dans mon histoire, et que j'avois laissée à Grenade.

Pour en être plus sûr, je passai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle; et, la cherchant des yeux partout , je la trauvai dans les foyers, où elle s'entretenoit avec quelques seigneurs, qui ne regardoient peut-être en elle que la tante de Lucrèce. Je m'avançai pour saluer L^ure; mais, soit par fantaisie, soit pour me punir de mon départ précipité de la ville de Grenade , elle ne fit pas semblant de me connoître, et reçut mes civilités d'un air si sec, que j'en fus un peu déconcerté. Au lieu de lui reprocher en riant son accueil glacé, je fus assez sot pour m'en fâcher; je me retirai même brusquement, et je résolus dans ma colère de m'en retourner à Madrid dès le lendemain. Pour me venger de Laure, disois-je, je ne yeux pas que sa nièce ait l'honneur de paroître devant le roi; je n'ai pour cela qu'à faire au ministre le portrait qu'il me plaira de Lucrèce : je n'ai qu'à lui dire qu'elle danse de mauvaise grâce , qu'il y a de l'aigreur dans sa voix , et qu'enfin ses charmes ne consistent que dans sa jeunesse , je suis assuré que son excellence perdra l'envie de l'attirer à la cour.

Telle étoit la vengeance que je me promettois de tirer du procédé de Laure à mon égard; mais mon ressentiment ne fut pas de longue durée. Le jour suivant, comme je me préparois à partir, un petit laquais entra dans ma chambre, et me dit': Voici un billet que j'ai

à remettre au seigneur de Santillane. C'est moi, mon enfant, lui répondis-je en prenant la lettre que j'ouvris, et qui contenoit ces paroles : Oubliez la manière dont vous^futes reçu hier au soir dans les foyers comiques ^ et laissez-vous conduire ou le porteur vous mènera^ Je suivis aussitôt le petit laquais, qui, quand nous fûmes auprès de la comédie, m'introduisit dans une fort belle maison , où, dans un appartement des plus propres, je trouvai Laure à sa toilette.

Elle se leva pour m'embrasser, en me disant : Seigneur Gil Blas, je sais bien que vous n'avez pas. sujet d'être content de la réception que je vous ai faite quand vous m'êtes venu saluer dans nos foyers : un ancien ami comme vous étoit en droit d'attendre de moi un accueil plus gracieux ; mais je vous dirai pour m'excuser que j'étois de la plus mauvaise humeur du monde. Lorsque vous vous êtes montré à mes yeux , j'étois occupée de certains discours médisants qu'un de nos messieurs a tenu sur le compte de ma nièce, dont l'honneur m'intéresse plus que le mien. Votre brusque retraite, ajouta-t-elle, me fît tout à coup apercevoir de ma distraction , et dans le moment je chargeai mon petit laquais de vous suivre pour savoir votre demeure, dans le dessein de réparer aujourd'hui ma faute. Elle est toute réparée, lui dis-je, ma chère Laure; n'en parlons plus : apprenons-nous plutôt mutuellement ce qui nous est arrivé depuis le jour nfialheureux où la crainte d'un juste châtiment me fit sortir de Grenade avec précipitation. Je vous laissai, s'il vous en souvient, dans un assez grand embarras : comment vous en tirâtes^vous? Malgré tout l'esprit que vous avez , avouez que ce ne

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