LIVRE XII, CHAP. I
fut pas sans peine. N'est-il pas vrai que vous eûtes besoin de toute votre adresse pour apaiser votre amant portugais ? Point du tout , répondit Laure ; ne savezvous pas bien qu'en pareil cas les hommes sont si foibles, qu'ils épargnent quelquefois aux femmes jusqu'à la peine de se justifier?
Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Mariai va que tu étois mon frère. Pardpnnez-moi , monsieur de Santillane , si je vous parle aussi familièrement qu'autrefois ; mais je ne puis me défaire de mes vieilles habitudes. Je te dirai donc que je payai d'audace. Ne voyez-vous pas, dis-je au seigneur portugais, que tout ceci est l'ouvrage de la jalousie et.de la fureur? Narcissa, ma camarade et ma rivale, enragée dé*me voir posséder tranquillement un cœur qu'elle a manqué, m'a joué ce tour-là que je lui pardonne; car enfin il est naturel à une femme jalouse de se venger. Elle a corrompu le sous-moucheur de chandelles, qui , pour servir son ressentiment, a l'effronterie de dire qu'il m'a vue à Madrid femme de chambre d'Arsénié. Rien n'est plus faux : la veuve de don Antonio Coello a toujours eu des sentiments trop relevés , pour vouloir se mettre au service d'une fille de théâtre. D'ailleurs ce qui prouve la fausseté de cette accusation et le complot de mes accusateurs, -c'est la retraite précipitée de mon frère; s'il étoit présent, il pourroit confondre la calomnie; mais Narcissa sans doute aura employé quelque nouvel artifice pour le faire disparoitre*.
Quoique ces raisons, poursuivit Laure, ne fissent pas trop bien mon apologie, le marquis eut la bonté de s'en contenter ; et ce débonnaire seigneur continua
de m'aimer jusqu'au jour qu'il partit de Grenade pour retourner en Portugal. Véritablement son départ suivit de fort près lé tien, et la femme de Zapata eut le plaisir de me voir perdre Tamant que je lui avois enlevé. Après cela, je demeurai encore quelques années à Grenade ; ensuite , la division s'étant mise dans notre troupe (ce qui arrive quelquefois parmi nous ), tous les comédiens se séparèrent : les uns s'en allèrent à Séville , les autres à Cordoue , et moi je vins à Tolède, oii je suis depuis dix ans avec ma nièce Lucrèce, que tu as vue jouer hier au soir, puisque tu étois à la comédie.
Je ne pus m'empêcher de rire dans cet endroit. Laure m'en demanda la cause. Ne la devinez-vous pas bien? lui dis -je. Vous n'avez ni frère ni sœur, par conséquent vous ne pouvez être tante de Lucrèce. Outre cela, quand je calcule en moi-même le temps qui s'est écoulé depuis notre dernière séparation , et que je confronte ce temps avec le visage de votre nièce, il me semble que vous pourriez être toutes deux encore plus proches parentes.
Je vous entends , monsieur Gil Blas , reprit en rougissant un peu la veuve de don Antonio; comme vous saisissez les époques ! Il n'y a pas moyen de vous en faire accroire. Eh bien oui , mon ami, Lucrèce est fille du marquis de Marialva et la mienne : elle est le fruit de notre union ; je ne saurois te le celer plus longtemps. Le grand effort que vous faites, lui dis-je, ma princesse , en me révélant ce secret , après m'avoir fait confidence de vos équipées avec l'économe de l'hôpital de Zamora! Je vous dirai de plus que Lucrèce