LIVRE .XII, CHAP. III
hâte -toi, mon ami, d'aller exécuter Tordre important qu'on t'a donné, et dont il y a bien des seigneurs à la cour qui feroient gloire d'être chargés. Songe, poursuivit-il, que tu n'as point ici de comte de Lemos qui t'enlève la meilleure partie de l'honneur du service rendu; tu l'auras tout entier, et de plus tout le profit
C'est ainsi que son excellence me dora la pilule, que j'avalai tout doucement , non sans en septir l'amertume ; car depuis ma prison je m'étois accoutumé à regarder les choses dans un point de vue moral, et je ne trouvois pas l'emploi de Mercure en chef aussi honorable qu'on me le disoit. Cependant, si je n'étois point assez vicieux pour m'en acquitter sans remords, je n'a vois pas non plus assez de vertu pour refuser de le remplir. J'obéis donc d'autant plus volontiers au roi, que je voyois en même temps que mon obéissance seroit agréable au ministre, à qui je ne songeois qu'à plaire.
Je jugeai à propos de m'adresser d'abord à Laure , et de l'entretenir en particulier. Je lui exposai ma mission en termes mesurés, et sur la fin de mon discours je lui présentai l'écrin en forme de péroraison. A la vue des pierreries , la dame , ne pouvant cacher sa joie, la fit éclater en liberté. Seigneur Gil Blas , s'écria-t-elle , ce n'est pas devant le meilleur et le plus ancien de mes amis que je dois me contraindre ; j'aurois tort de me parer d'une fausse sévérité de mœurs, et de faire des grimaces avec vous. Oui , n'en doutez pas , continuât-elle , je suis ravie que ma fille ait fait une conquête si précieuse; j'en CQnçois tous les avantages. Mais, entre
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nous , jç crains que Lucrèce ne les regarde d*un autre œil que moi : quoique fille dé théâtre , je vous l'ai dit , elle a la sagesse si fort en recommandation , qu'elle a déjà rejeté les vœux de deux jeunes seigneurs aimables et' riches. Vous me direz, poursuivit- elle, que ces deux seigneurs ne sont pas des rois : j!en conviens, et vraisemblablement l'amour d'un amant couronné doit étourdir la vertu de Lucrèce ; néanmoins je ne puis m'empêcher de vous dire que la chose est incertaine, et je vous déclare que je ne contraindrai pas ma fille. Si , bien loin de se croire honorée de la tendresse passagère du roi, elle envisage cet honneur comme une infamie, que ce grand prince ne lui sache pas mauvais gré de s'y dérober. Revenez demain, ajouta- t-elle, je vous dirai s'il faut lui rendre une réponse favorable ou ses pierreries.
Je ne doutois point du tout que Laure n'exhortât plutôt Lucrèce à s'écarter de son devoir qu'à s'y maintenir , et je comptois fort sur cette exhortation. Néanmoins j'appris avec surprise le jour suivant que Laure avoit eu autant de peine à porter sa fille au mal, que les autres mères en ont à porter les leurs au bien; et ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est que Lucrèce , après avoir eu quelques entretiens secrets avec le monarque , eut tant de regrets de s'être livrée à ses désirs, qu'elle quitta tout à coup le monde, et s'enferma dans le monastère de l'Incarnation , où bientôt elle tomba malade et mourut de chagrin. Laure, de, son côté, ne pouvant se consoler de la perte de sa fille, et d'avoir sa mort à se reprocher , «e retira dans le couvent des Filles pénitentes , pour y pleurer les plaisirs