LIVRE Xlî, CHAP. III. 5o
qu'à la fin j'eus les yeux attachés sur le monarque, et je m'appliquai à démêler dans les siens ce qu'il pensoit; mais il mit en défaut ma pénétration, par un air de gravité qu'il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j'étois en peine de savoir. Santillane , me dit le ministre , je viens de quitter le roi, qui m'a parlé de Lucrèce avec tant de vivacité , que je ne doute pas qu'il ne soit épris de cette jeune comédienne; et, comme je lui ai dit que* c'est toi qui l'as fait venir de Tolède , il m'a témoigné qu'il seroit bien aise de t'entretenir là -dessus en particulier : va de ce pas te présenter à la porte de sa chambre, où l'ordre de te faire entrer est déjà donné ; cours , et reviens promptement me rendre compte de cette conversation.
Je volai d'abord chez le roi, que je trouvai seul. Il ^e promenoità grands pas en m'attendant, et paroissoit avoir la tête embarrassée. Il me fit plusieurs questions sur Lucrèce, dont il m'obligea de lui conter l'histoire; ensuite il me demanda si la petite personne n'avoit pas déjà eu quelque galanterie. J'assurai hardiment que non, malgré la témérité de ces sortes d'assurances; ce qui me parut faire au prince un fort grand plaisir. Cela étant, reprit- il, je te choisis pour mon agent auprès de Lucrèce; je veux que ce soit de ta bouche qu'elle appivnne sa victoire. Ya la lui annoncer de ma part, ajouta-t-il en me mettant entre les mains un écrin où il y avoit pour plus de cinquante mille écus de pier* reries, et dis -lui que je la prie d'accepter ce présent^ en attendant de plus solides marques de ma passion. Avant que de m'acquitter de celte commission,
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j'allai rejcwdre le comteniuc, à qui je fis un fidèle rapport de ce que le roi m'avoit dit. Je m'imaginois que ce ministre en sefoit plus affligé que réjoui ; car je croyois qu'il avoit des vues amoureuses sur Lucrèce, et qu'il apprendroit avec chagrin que son maître étoit devenu son rival; mais je me trompois. Bien loin d'en paroître mortifié , il en eut une si grande joie, que, ne pouvant la contenir , il laissa échapper quelques paroles qui n& tombèrent point à terre. Oh! parbleu, Philippe^ s'écria-t-^il ^je vous tiens; c^ est pour le coup que les affaires vont vous Jaire peur. Cette apostrophe me découvrit toute la manœuvre du comte-duc : je vis par là que ce seigneur , craignant que le prince ne voulût s'occuper de choses sérieuses, cherchoit à Tamuser par les plaisirs les plus convenables à son humeur '. Santillane, me dit-il ensuite, ne perds point de temps;
■ Tous ces détails sont historiques. On a dît de Philippe iy : « C'étoit « un prince qui avoit naturellement une assez grande capacité, et s'il « eût eu une meilleure éducation et fut parvenu à la couro'nne moins « jeune , il auroit certainement régné avec plus de gloire ; mais les « aKifices d'Olivarès , en nourrissant le penchant de ce prince pour le « plaisir, en lui grossissant la fatigue des affaires , eten lui persuadant « que ce ministre soufFroit lui-même une espèce de martyre pour sou- « lager le roi du fardeau du gouvernement , l'avoient entretenu si «long-temps dans Tindolence, qu'il fut hors d'état de s'appliquer • lorsqu'il en sentit la nécessité. » ( Histoire unit^enellef tome XXIT, in-4^9 pag. i63.) ^
A l'article d'Olivarès , Ladvocat dit aussi que la faveur ^ ce ministre auprès de Philippe iv vénoit des moyens qu'il avoit procurés au jeune prince de satisfaire ses goûts pour les femmes. {Supplément au Dictionnaire historique , pag. 469. )
Enfin, ce don Juan d'Autriche (qui fut battu par Turenne à la bataille des Dunes , et qui parvint à faire chasser de la cour d'Espagne le jésuite Nâtard ) étoit fils de Philippe xv et d'une comédienner