LIVRE XII, CHAP. VIII. Say
hii dis-je , de quoi vous inquiétez-vous ? Pouvez-vous craindre la reine ? Cette princesse , depuis plus de douze ans , n'est-elle pas accoutumée à vous voir maître des affaires, et n'avez-vous pas mis le roi dans l'habitude de ne la pas consulter ? A l'égard du marquis, de Grana, le monarque peut s'être rangé de son sentiment par l'envie qu'il a de voir son armée , et de faire une campagne. Tu n'y es pas, interrompit le comteduc ; dis plutôt que mes ennemis espèrent que le roi , étant parmi ses troupes , sera toujours environné des grands qui l'auront suivi , et qu'il s'en trouvera plus d'un assez mécontent de moi pour oser lui tenir des discours injurieux à mon ministère. Mais ils se trompent , ajouta-t-il ; je saurai bien pendant le voyage rendre ce prince inaccessible à tous les grands; ce qu'il fît en effet d'une manière qui mérite bien d'être détaillée.
Le jour du départ du roi étant venu, ce monarque, après avoir chargé la reine du soin du gouvernement en son absence, se mit en chemin pour Saragosse; mais avant que d'y arriver, il passa par Aranjuez, dont il trouva le séjour si délicieux, qu'il s'y arrêta près de trois semaines. D' Aranjuez, le ministre le fit aller à Guença, où il l'amusa encore plus long-temps par les divertissements qu'il lui donna. Ensuite les plaisirs de la chasse occupèrent* ce prince à Molina d'Aragon, après quoi il fut conduit à Saragosse. Son armée n'étoit pas loin de là, et il se préparoit à s'y rendre; mais le comte-duc lui en ôta l'envie, en lui faisant accroire qu'il se mettroit en danger d'être pris par les François qui étoient maîtres de la plaine de Monçon; de sorte
que le roi, épouvanté d'un péril qu'il n'avoit nullement à craindre, prit le parti de demeurer enfermé chez lui comme dans une prison. Le ministre , profitant de sa terreur, et sous prétexte de veiller à sa sûreté , le garda, pour ainsi dire, à vut; si bien que les grands, qui avoient fait une excessive dépense pour se mettre en état de suivre leur souverain , h'eurent pas même la satisfaction d'obtenir de lui une audience particu-
. Hère. Philippe enfin, s'ennuyant d'être mal logé à Saragosse, d'y passer encore plus mal .son temps, ou , si vous voulez, d'être prisonniery s'en retourna bientôt à
^Madrid. Cei monarque finit ainsi sa campagne , laissant au marquis de los Vêlez, général de ses troupes, le soin de soutenir Fhonneur des armes d'Espagne. *
* Tout ce chapitre est historique, et ce seroit le répétée que de transcrire ici le texte des historiens sur la campagne ridicule da roi Philippe lY , et sur les circonstances qui préparoient de loin la raine d'OUyarès. H fut disgracié, surtout parce .que ses projets, les plus grands , les moins médités , n'avoîent jamais été heureux. Voyez au surplus , dans Voltaire , le parallèle très Lien fait entre le comte-duc et le cardinal de Richelieu, ( Essai sur les Mœurs , tom. xti de Tédition de Renouard , page laS. )