‹ Œuvres de Le SageChapitre 310 sur 321 · LIVRE Xil, CHAP. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE Xil, CHAP. XIII

a qu'un instant que vous me voyez , et vous songez déjà à vous défaire de moi! Non, ma fille, lui répHquai-je, nous ne prétendons point vous perdre en vous mariant; nous voulons un mari qui vous possède sans qu'il vous enlève à vos parents, et qui vive, pour ainsi dire, avec nous.

Il s'en présente un de cette espèce, dit alors Béafrix. Un gentilhomme de ce pays-ci a vu Séraphine un jour à la messe dans la chapelle de ce humeau , et en est devenu amoureux. Il m'est venu voir, m'a déclaré sa passion, et demandé mon aveu ; vous jugez bien quelle réponse je lui ai faite. Quand vous auriez mon agré* ment, lui ai-je dit, vous n'en seriez pas plus avancé; Séraphine dépend de son père et de son parrain , qui seuls peuvent disposer d'elle : tout ce que je puis pour vous , c'est de leur écrire pour les informer de votre recherche , qui fait honneur à ma fille. Effectivement , messieurs , poursuivit-elle , c'est ce que j'allois incessamment vous mander ; mais vous voilà revenus , vous ferez ce que vous jugerez à propos.

Au reste , dit Scipion, de quel caractère est cet Hidalgo ? Ne ressemble-t-il pas à la plupart de ses pareils ? n'est-il pas fieT> de sa noblesse , et insolent avec les ro-^ turiers? Oh! pour cela ncm, répondit Béatrix; c'est un garçon d'une douceur et d'une politesse achevées , de bonne mine d'ailleurs, et qui n'a pas encore trente ans accomplis. Vous, nous faites , dis-je à Béatrix , un assez beau portrait de ce cavalier ; comment s'appelle-t-il ? Don Juan de Jutella , repartit la femme de Scipion ; il n'y a pas long- temps qu'il a recueilli la succession de son père , et il vit dans son château éloigné d'ici Gil Blas. II. 35

d'une lieue , avec une sœur cadette qu'il a sous sa con* duite. J'ai autrefois, repris^je, entendu parler de la famille de ce gentilhomme ; c'est une des plus nobles du royaume de Valence. J'estime moins la noblesse^ s'é-> cria Scipion , que les qualités du cœur et de Tesprit ; et ce don Juan nous conviendra si c'est un honnête homme. Il en a la réputation , dit Séraphine en se mêlant à l'entretien; les habitants de Lirias qui le con* noissent en disent tous les biens du monde. À ces paroles de ma filleule, je regardai avec un souris son père, qui les ayant saisies aussi-bien que moi , jugea que le galant ne déplaisoit point à sa fille.

Ce cavalier apprit bientôt notre arrivée à Lirias , puisque deux jours après nous le vîmes paroître au château ; il nous aborda de bonne grâce ; et bien loin de démentir par sa présence ce que Béatrix nous avoit dit de lui , il nous fit concevoir une haute idée de son mérite. 11 nous dit qu'en qualité de voisin il venoit nous féliciter sur notre heureux retour. Nous le reçûmes le plus gracieusement qu'il nous fut possible : mais cette visite ne fut que de pure civilité ; elle se passa tout en compliments de part et d'autre; et don Juan , sans nous dire un mot de son amour pour Séraphine, se retira en nous priant seulement de lui permettre de nous revenir voir, et de profiter d'un voisinage qu'il prévoyoit lui devoir être d'un grand agrément. Lorsqu'il nous eut quittés, Béatrix nous demanda ce que nous pensions de ce gentilhomme. Nous I lui répondîmes qu'il nous avoit prévenus en sa faveur , ' et qu'il nous sembloît que la fortune nie pouvoit offrir à Séraphine un n^illeur parti, ,

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