‹ Œuvres de Le SageChapitre 32 sur 321 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De [accueil que les comédiens de Grenade firent a Gil JBlas ^ etdums nouvelle reconnoissance qui se fit dans les foyers de la comédie.

Belles espéinnces qui seront trompées.

Dans le moment que Laure achevoit de raconter son histoire, il arriva une vieille comédienne de ses voisines, qui venoit la prendre en passant pour aller à la comédie. Cette vénérable héroïne de théâtre eût été propre à jouer le personnage de la déesse Cotys ^ Ma sœur ne manqua pas de présenter son frère à cette figure surannée, et là-dessus grands complimens de part et d'autre.

Je les laissai toutes deux , en disant à la veuve de l'économe que je la rejoindrois au théâtre, aussitôt que j'aurois fait porter mes hardes chez le marquis de Marialva dont elle m'enseigna la demeure. J'allai d'abord

* Cotys ou Cotytto , fut chez les anciens la déesse de la débauche. Ses mystères infâmes se célêbroient la nuit. Les Baptes, qui étoient ses prêtres, noyèrent Ëupolis , un poète comique, pour le punir d*avoir osé les démasquer, en plein théâtre ; mais je ne conçois pas pourquoi Le Sage fait ici de cette déesse Cotys le symbole de la yieillesse, et je ne sais comment expliquer ce passage, à moins de supposer que la mémoire de Le Sage a pu se tromper sur le nom , et mettre Cotys pour Cybèle qui étant la mère des dieux ,

Losta deium partu , centum complexa nepotes , ne deYoit pas être jeune , et pouvoit fournir le vrai type d'une figure surannée.

à la chambre que j'avois louée, d'où, après avoir satisfait mon hôtesse, je me rendis avec un homme chargé de ma valise à un grand hôtel garni où mon nouveau maître étoit logé. Je rencontrai à la porte son intendant, qui me demanda si je n'étois point le frère de la dame Estelle. Je répondis qu'oui. Soyez donc le bienvenu , reprit-il , seigneur cavalier. Le marquis de Mariai va , dont j'ai l'honneur d'être intendant , m'a ordonné de vous bien recevoir. On vous a préparé une chambre ; je vais, s'il vous plaît, vous y Conduire pour vous en apprendre le chemin. Il me fit monter tout au haut de la maison , et entrer dans une chambre si petite , qu'un lit assez étroit , une armoire et deux chaises la remplissoient. C'étoit là mon appartement. Vous ne serez pas ici fort au large , me dit mon conducteur ; mais en récompense je vous promets qu'à Lisbonne vous serez superbement logé. J'enfermai ma valise dans l'armoire dont j'emportai la clef, et je demandai à quelle heure on soupoit. Il me fut répondu à cela que le seigneur portugais ne faisoit pas d'ordinaire chez lui, et qu'il donnoit à chaque domestique une certaine somme par mois pour se nourrir. Je fis encore d'autres questions, et j'appris que les gens du marquis étoient d'heureux fainéants. Après un entretien assez court, je quittai l'intendant pour aller trouver Laure , en m'occupant agréablement du présage que je concevols de ma nouvelle condition.

?\ Sitôt que j'arrivai à la porte de la comédie , et que je me dis frère d'Estelle, tout me fut ouvert. Vous eussiez vu les gardes s'empresser à me faire un f)assage , comme si j'eusse été un des plus considérables seigneurs

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