LIVRE VII, CHAP. VIII
de Grenade. Tous les gagistes , receveurs de marques et de contre-marques que je rencontrai sur mon chemin , me firent de profondes révéï'ences. Mais ce que je voudrois pouvoir bien peindre au léfcteur, c'est la réception sérieuse que l'on me fit comiquement dans les foyers, oîi je trouvai la troupe tout habillée et prête à commencer. Les comédiens et les comédiennes^ à qui Laure me' présenta, vinrent fondre sur moi. Les hommes m'accablèrent d'embrassades ; et les femmes à leur tour , appliquant leurs visage^ enluminés sur le mien, le. couvrirent de rouge et de blanc. Aucun ne voulant être le dernier à me faire compliment , ils se mirent tous ensemble à me parlçr. Je ne pouvois suffire à leur répondre ; mais ma sœur vint a mon secours , et sa langue exercée ne me laissa en reste avec personne.
Je n'en fus pas <Juitte pour les accolades des acteurs et des actrices : il me fallut essuyer les civilités du décorateur , des violonà , du souffleur , du moucheur et du sous-moucheur de chandelles , enfin dé tous les valets de théâtre, qui sur le bruit de ttion'arrivée accoururent pour me considérer. Il sembloit que tous ces gens-là fussent des enfants trouvés qui n'a voient jamais vu de frère.
Cependant on commença la pièce. Alors quelques gentilshommes qui étoient dans les^foyérs coururent se placer pour Tentendre ; et ipoi , en enfant de la balle, je continuai de m'enti'etenir avec ceux des acteurs qui n'étoient pas sur la scène. Il y en avpit Un parmi ces ' derniers qu'on appela devant moi Melchior. Ce nom me frappa. Je considérai avec attention le personnag« Gil Blas. II. S '
qui le portoit, et il me sembla que je Tavois vu quelque part. Je me le remis enfin , et le reconnus pour ce Melchior Zapata , ce pauvre comédien de campagne , qui, comme je l'ai dit dans le premier volume de mon histoire, trempoit des croûtes de pain dans une fontaine.
Je le pris aussitôt en particvlier , et je lui dis : Je suis bien trompé si vous n'êtes pas ce seigneur Melchior avec qui j'ai eu l'honneur de déjeuner un jour au bord d'une cîaire fontaine , entre Valladolid et Ségovie. J'étois avec un garçon barbier. Nous portions quelques provisions que nous joignîmes aux vôtres , et nous fîmes tous trois un petit repas qui. fut assair sonné de mille agréables discours. Zapata se mit à rêyer quelques moments , ensuite il me répondit : Vous me parlez d'une chose que j'ai peu de peine à me rappeler. Je revenois alors de débuter à Madrid, et je re^tournois à Zamora. Je me souviens même que j'étois fort mal dans mes affaires. Je m'en spuviens biçij aussi , lui répliquai-je, à telles enseignes que vous portiez un pourpoint doublé .d'affiches de comédie. Je n'ai pas oiiblié non plus que vous vous plaigniez dans ce tempslà d'avoir une femme trop sage. Oh ! je ne m'en plains plus à présent, dit avec précipitation Zapata. Viye Dieu! la commère s'est bien corrigée de cela, aus^en ai-je le pourpoint mieux doublé.
J'allois le féliciter sur ce que sa femme, étoit devenue raisonnable , lorsqu'il fut obligé de me quitter pour paroître sur la scène. Curie^ux de connoître sa femme ^ je m'approchai d'un comédien pour le prier de me la montrer ; ce qu'il fit en me disant : Vous la voyez, c'est Narcissa , la plus jolie de nos dames après votre sœur.