LIVRE VII, CHAP. IX. 6g
j'ai confronté l'inspection de la main avec celle du visage. /
Quoique ce vieillard eût toute l'apparence d'un homme sage , je le trouvai si fou, que je ne pus m'em- ^ pêcher de lui rire au nez. Au lieu de s'offenser de mon impolitesse, il en sourit, et continua de parler dans ces termes, après avoir promené. sa vue dans la salle, et s'être assuré que personne ne nous écoutoit : Je ne m'étonne pas de vous voir si prévenu contre deux sciences qui passent aujourd'hui pour frivoles; l'étude longue et pénible qu'elles demandent décourage tous les savants , qui y renoncent , et qui les décrient de dépit de n'avoir pu les acquérir. Pour moi, je ne me suis point rebuté de l'obscurité qui les enveloppe, non plus que des difficultés qui se succèdent sans cesse dans la recherche des secrets chimiques, et dans l'art merveilleux de transmuer les métaux. en. qr.
Mais je ne pense pas, poursuivit-il en se reprenant, que je parle à un jeune cavaUer. à qui mes discours doivent en effet paroître des rêveries. Un échantillon de mon savoir-faire vous disposera, mieux que tout ce que je pourrois dire, à juger de moi plus favorablement. A ces mots il tira de sa poche une fiole remplie d'une liqueur vermeille. Ensuite, il me. dit : Voici un élixir que j'ai composé ce matin des stics de certaines plantes distillées à l'alambic; car j'ai employé presque toute ^ ma vie, comme Démocrite, à*trouver les propriétés des simples et des minéraux. Vous allez éprouver sa vertu. L<i vin que nous buvons à notre souper est très mauvais; il va devenir excellent. En même temps il mit deux gouttes de son élixir dans ma bouteille , qui
rendirent mon vin plus délicieux que les meilleurs qui
se boivent en Espagne.
• Le merveilleux frappe l'imagination , et quand une fois elle est gagnée, on ne se sert plus de son jugement Charmé d'un si beau secret, et persuadé qu'il falloit être un peu plus que diable pour l'avoir trouvé , je m'écriai plein d'admiration : O mon père ! pardonnez- ' moi de grâce, si je vous ai pris d'abord pour un vieux fou. Je vous rends justice présentement. Je n'ai pas besoin d'en voir davantage, pour être assuré que vous feriez, si vous vouliez,, tout à l'heure un lingot d'or d'une barre de fer. Que je serois heureux, si je possédois cette admirable science ! Le ciel vous préserve de l'avoir jamais! interrompit le vieillard en poussant un profond soupir; Vous ne savez pas, mon fils, ce que vous souhaitez. Au lieu de me porter envie, plaignezmoi plutôt de m'être donné tant de peine pour me rendre malheureux. Je suis toujours dans l'inquiétude. Je crains d'être découvert, et qu'une prison perpétuelle ne devienne le salaire de tous mes travaux. Dans cette appréhension, je mène une vie errante , déguisé tantôt en prêtre ou en moine, et tantôt en cavalier ou en paysan. Est-ce donc un avantage de savoir faire de l'or à ce prix-là? et les richesses ne sont-elles pas un vrai suppUce pour les personnes qui n'en jouissent pas tranquillement?
Ce discours me paVoît fort sensé , dis-je > alors au philosophe. Rien n'est tel que dé vivre en repos. Vous me dégoûtez de la pierre philosophale. Je mé contenterai d'apprendre de vous ce qui doit m'arriver. Très volontiers, me répondit-il, mon enfant. J'ai déjà fait