LIVRE ^11, CHAP. XL
des plus riantes; et pourtant je me laissois aller à la tristesse, sans pouvoir m'en défendre. Qu'on dise après cela qu'on ne pressent point les malheurs qui nous menacent!
Comme j'entrois dans les foyers, Melchior Zapala vint à moi, et me dit tout bas de le suivre. Il me mena dans un endroit particulier de l'hôtel, et me tint ce discours : Seigneur cavalier, je me fais un devoir de vous donner un avis très important. Vous savez que le marquis de Marialva s'étoit d'abord senti du goût pour Narcissa mon épouse ; il avoit même déjà pris jour pour venir manger de mon aloyau ,. lorsque l'artificieuse Estelle trouva moyen de rompre la partie, et d'attirer chez elle ce seigneur portugais. Vous jugez bien qu'une comédienne ne perd pas une si bonne proie sans dépit. Ma femme a cela sur le coeur. Il n'y a rien qu'elle ne fût capable de faire pour se venger; et par malheur pour vous , elle en a une belle occasion. Hier, si vous vous en souvenez, tous nos .gagistes accoururent pour vous voir. Le sous-mouchéur de chandelles dit à quelques personnes de la troupe. qu'il vous reconnoissoit, et que vous n'étiez rien moins que le frère d'Estelle.
' Ce bruit, ajouta Melchior, est venu aujourd'hui aux oreilles de Narcissa, qui n'a pas manqué d'en interroger l'auteur; et fce gagiste le lui a confirmé. Il vous a, dit-il, connu valet d'Arsénié dans le temps qu'Estelle, sous le nom de Laure , la servoit à Madrid. Mon épouse , charmée de cette découverte, en fera part au marquis de Marialva, qui doit venir ce soir à la comédie; réglezvous là-dessus. Si vous n'êtes pas effectivement frère d'Estelle; je vous conseille en ami, et à cause de notre
bigitized by VjOOQ IC
ancienne connoissance, de pourvoir à votre sûreté. Narcissa qui ne demande qu'une victime , m'a permis de vous avertir de prévenir par une prompte fuite quelque sinistre accident.
Il y auroit eu du superflu à m'en dire davantage. Je rendis grâce de cet avertissement à l'histrion, qui vit bien à mon air effrayé que je n'étois pas homme à donner un démenti au sous-moucheur de chandelles , comme en effet je ne me sentois nullement d'humeur à porter jusque- là l'effronterie. Je ne fus pas même tenté d'aller dire adieu à Laure , de peur qu'elle ne voulût m'engager à. payer d'audace. Je'concevois bien qu'elle étoit assez bonne comédienne pour se tirer d'un si mauvais pas; mais je ne voyoïs qu'un châtiment infaillible pour moi, et je n'étois pas assez amoureux pour le braver. Je né songeai qu'à me sauver avec mes dieux pénates, je veux dire avec mes bardes. Je disparus de l'hôtel, en un clin d'œil; et je fis en moins de rien enlever et transporter mai valise chez un muletier qui devoit le jour suivait partir à «trois heures du matin pour Tolède. J'aurois souhaité d'être déjà chez le comte de Polan, .dont la maison me paroissoit le seul asile qui fût sur pour moi. Mais je n'y étois pas encore; et je ne pouvois sans inquiétude penser au temps qui me restoit à passer dans une ville où j'appréhendois qu'on ne me cherchât dès là nuit.niême.
Je ne laissai pas d'aller souper à mon auberge, quoique je fusse aussi troublé qu'un débiteur qui sait qu'il y a des alguazils à ses trousses. Ce que je mangeai ce soir-là ne fit pas, je crois, un excellent chyle dans mon estomac. Misérable jouet de la crainte, j'examinois