‹ Œuvres de Le SageChapitre 43 sur 321 · LIVRE Vil, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAP. XL

toutes les personnes qui entroientdans la salle; et quand par malheur.il y venoit des gens de mauvaise min©, ce qui n'est pas rare dans ces endroits-là, je frissonnois de peur. Après avoir soupe dans deeontinuelles alarmes, je me levai de table, et m'en retournai chez mon muletier, où je me jetai sur de la paille fraîche jusqu'à l'heure du départ. . ^ .

On peut dire que ma patience fut bien exercée pendant ce temps-là ; mille désagréables pensées vinrent m'assaillir. Si quelquefois* je m'assoupissois ; je voyois le marquis furieux qui.meurtrissoit de coups le beau visage de Laure, et brisoit tout chez elle; ou bien je l'entendois ordonner à ses domestiques de me faire moiœir sous le bâton. Je me réveillois là-dessus en sursaut; et le réveil, qui est ordinairement si doux après un songe ^ffreux , me de venoit plus cruel encore que mon songe.

Heureusement le muletier me retira d'une si grande peine, en venant m'a vertir que ses mules étoient prêtes. Je fus aussitôt sur pied, et grâces au ciel je partis radicalement guéri de Laure ' et de la chiromancie. A mesure que nous nous éloignions de Grenade, mon esprit reprenoit sa tranquillité. Je commençai à m'entretenir avec le muletier; je ris de quelques plaisantes histoires qu'il me raconta, et je perdis insensiblement toute ma frayeur. Je dormis d'un sommeil paisible à Ubeda , où nous allâmes coucher la première journée, et h quatrième nous arrivâmes à Tolède. Mon premier soin fut de m'informer de la demeure du comte de

' Nous retrouverons Laure dans la suite de cette histoire, et Gil Blas la fera venir de Tolède à Madrid , livre xii , chapitres i et ii;

8o GIL BLAS.

Polan, et je m'y rendis y bien persuade qu'il ne souffriroit pas que je fusse logé ailleurs que ohez lui. Mais je comptois sans mon hôte. Je ne trouvai' au logis que le concierge, qui me dit que son maître étoit parti la \eille pour le château de Leyva , d'où on lui avoit mandé que Séraphine étoit dangereusement malade.

Je ne m'étois point attendu à l'absehce du comte : elle diminua la joie que j'avois d'être à Tolède, et fut cause que je pris un autre dessein. Me voyant si près de Madrid y je résolus d'y aller. Je fis réflexion que je pourrois me pousser à la cour, où un génie supérieur, à ce que j'avois ouï dire, n'étoit pas absolument nécessaire pour s'avancer. Dès le lendemain je me servis de la commodité d'un cheval de retour, pour me conduire à cette capitale de l'Espagne. La fortune m'y conduiseit, pour me faire jouer de plus gçands rôle^que ceux qu'elle m'avoit déjà fait faire.

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