‹ Œuvres de Le SageChapitre 47 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. XII

Pour surcroît de mortification, il arriva un jour qu'à sa barbe un poëte produit parle duc d'Albe, ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d'une infante, fut gratifié d'une pension de cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en seroit devenu fou, si je n'eusse pris soin de lui remettre l'esprit. Qu'avez-vousPlui disje en le voyant hors de lui-même. Il n'y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps immémorial les poètes ne sont-ils pas en possession de rendre les princes tributaires de leurs muses ? Il n'est point de tête couronnée qui n'ait quelques-uns de ces messieurs pour pensionnaires. Et, entre nous, ces sortes de pensions étant rarement ignorées de l'avenir , consacrent la libéralité des rois , au lieu que les autres qu'ils font sont souvent en pure perte pour leur renommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses ? combien at-il fait de pensions dont nous n'avons aucune, connoissance? Mais la postérité la plus reculée saura comme nous que Virgile a reçu de cet empereiir plus de deux cent mille écus de bienfaits.

Quelque chose que je pusse dire à don Annibal, le fruit du sonnet lui demeura sur l'estomac comme un plomb; et, ne pouvant le digérer, il se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins auparavant, pour jouer de son reste , présenter encore un placet au duc de Lerme '.. Nous allâmes pour cet effet tous deux

' Le duc de Lerme (D. François de Roxas de Sandoval) est un personnage historique. Nous le retrouverons plusieurs fois ci-après ; Aiais il doit fixer ici Tépoque des éréneménts racontés par Gil Blas au règne de Philippe ni, qui commence en 1598 et finit en i6ai. A son aTénement au trône, Philippe m, Agé de vingt et un ans seulement,

chez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes mi jeune homme qui, après avoir salué le capitaine, lui dit d'un air affectueux : Mon cher et ancien maître, est-ce vous que je vois? Quelle affaire vous amène chez monseigneur? Si vous avez besoin d'une personne qui ait du crédit, ne m'épargnez pas; je vous offre mes services. Comment donc, Pédrille, lui répondit l'officier, à vous entendre il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maison? Du moins, répliqua le jeune homme, y ai-je assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête Hidalgo comme vous. Cela étant, reprit le capitaine avec un souris, j'ai recours à votre protection. Je vous l'accorde , repartit Pédrille. Vous n'avez qu'à m'apprendre de quoi il est question , et je promets de vous faire tirer pied ou aile du premier ministre.

Kous n'eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si plein de bonne volonté, qu'il demanda où demeuroit don Annibal; puis, nous ayant assuré que nous aurions de ses nouvelles le jour suivant, il disparut sans nous instruire de ce qu'il prétendoit faire, ni même nous dire s'il étoit domestique du duc de Lerme. Je fus curieux de savoir ce que c'étoit que ce Pédrille qui me paroissoit si éveillé. C'est, me dit le capitaine, un garçon qui me servoit il y a quelques années, et qui, me voyant dans rindigence, m'y laissa pour aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point mauvais gré

parut 119 prendre les rênes du gouT^rnement que pour les faire passer dans les mains de ce favori, qu'il fit d'abord grand d'Espagne « duc de Lerme et premier ministre. Nous le suiyrons ici dans le reste de si| carrière.

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