LIVRE VII, CHAP. XII
de cela; il est fort naturel de changer pour être mieux. C'est un drôle qui ne manque pas d'esprit, et qui est intrigant comme tous les diables. Mais, malgré tout son savoir-faire , je ne compte pas beaucoup sur le ièle qu'il vient de témoigner pour moi. Peut-être, luidis-je,ne vous sera-t-il pas inutile. S'il appartenoit, par exemple, à quelqu'un des principaux officiers du duc , il pourroit vous rendre service. Vous n'ignorez pas que tout se fait par brigue et par cabale chez les grands; qu'ils ont des domestiques favoris qui les gouvernent, et que ceux-ci à leur tour sont gouvernés par leurs valets.
IjC lendemain, dans la matinée, nous vîmes arriver Pédrille à notre hôtel. Messieurs, nous dit-il, si je ne m'expliquai pas hier* sur les moyens que j'avois de servir le capitaine Chinchilla, c'est que nous n'étions pas dans un endroit qui me permît de vous faire une pareille confidence. De plus, j'étois bien aise de sonder le gué, avant que de m'ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le laquais de confiance du seigneur don Rodrigue de Calderone, premier secrétaire du duc de Lerme *. Mon maître, qui est fort galant, va, presque tous les soirs souper avec un rossignol d'Aragon, qu'il tient en cage dans le quartier de la cour. C'est une jeune fille d'Albarazin, des plus jolies. Elle a de l'esprit, et
' Rodrigue Calderon ( qu'il ne faut pas confondre avec don Pedro Calderon , très boupoëte dramatique), étoit fils d*un soldat, et avoit teHeroent gagné la confiance du duc de Lerme , que celui-ci se déchargeoit sur lui des soins d'un gouvernement qui étoit au-dessus de ses forces. Rodrigue Calderon n'avoit pas lui-même des talents bien supérieurs, n sera question de lui dans la suite de cette histoire : voyez son portrait ci-après, Hv. viii, chapitre 11.
chante à ravir; aussi se nomme-t-elle la senora Sirena. Comrae je lui porte tous les matins lui billet doux, je viens de la voir. Je lui ai proposé de faire passer le seigneur don Annibal pour son oncle, et d'engager par cette supposition son galaiit à le protéger. Elle veut bien entreprendre cette affaire. Outre le petit profit qu'elle y envisage, elle sera charmée qu'on la croie nièce d'un brave gentilhomme.^
Le seigneur de Chinchilla fit la grimace à ce discours. Il témoigna de la répugnance à se rendre complice d'une espièglerie, et encore plus à souffrir qu'une aventurière le déshonorât en se disant de sa famille. Il n'en étoit pas seulement blessé par rapport à lui; il voyoit pour ainsi dire là-dedans une ignominie rétroactive pour ses aïeux. Cette délicatesse parut hors de saison à Pédrille , qui en fut choqué. Vous moquez-vous, s'écriat-il, de le prendre sur ce ton-là? Voilà comme vous êtes faits, vous autres nobles à chaumières! vous avez une -vanité ridicule. Seigneur cavalier, poursuivit -il en m'adressant la parole, n'admirez- vous pas les scrupules qu'il se fait? Vive Dieu! c'est bien à la cour qu'il y faut regarder de si près ! Sous quelque vilaine forme que la fortune s'y présente, on ne la laissé point échapper.
J'applaudis à ce que dit Pédrille; et nous haran- ]guâmes si bien tous deux le capitaine, que nous le fîmes malgré lui devenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagné cela sur son orgueil, ce qui ne nous fut pas aisé , nous nous mîmes tous trois à faire pour le ministre un nouveau placet, qui fut revu, augmenté et corrigé. Je l'écrivis ensuite proprement, et Pédrille le porta à l'Aragonaise, qui dès le soir même en char-